Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son temps au régime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il aurait reculé d'épouvante et se serait enfui vers quelque désert bien sauvage et bien innocent, à l'aspect des terribles repas que nous faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de loups, de panthères et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine est un véritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de finir, a dévoré, soit en biftecks, soit à la broche, soit au pot-au-feu, soit à la gelée, 6,759 bœuf; il a mis en côtelettes, en rôtis, en galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton, à l'innocent mouton, Paris l'a encore moins ménagé; 36,498 de ces candides quadrupèdes ont été exécutés par ses dents dévorantes, les uns à l'heure du dîner, les autres dans le déjeuner à la fourchette; mais qu'importe? qu'il soit mangé à onze heures du matin ou à six heures du soir, l'infortuné mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le gril! Quant aux vaches, j'ose à peine en parler: 1,343 vaches, c'est une bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de quoi mettre dans sa dent creuse.
Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril 1844 s'est distingué de ses prédécesseurs par un appétit et une consommation extraordinaire. Il a dépassé le mois d'avril 1843, son père légitime, de 1,088 bœufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce supplément de rôti et de côtelettes se devine d'elle-même: c'est encore à l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a jeté sur le pavé de Paris un surcroît de bouches et d'estomacs qui sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose étrange! l'humanité est diversifiée à l'infini; ou voit des hommes de toutes les tournures, de tous les caractères et de toutes les couleurs: des blancs, des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombés, des cuivrés, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre; mais, sur la question du bœuf, du mouton et du veau, ils sont tous pareils; en un mot, on a fait bien des découvertes, et personne encore n'a trouvé un homme ou un animal qui pût vivre sans manger; Harpagon lui-même. Harpagon a poussé la recherche de ce phénomène aussi loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu arriver jusqu'à résoudre complètement ce problème: on trouvera plutôt la pierre philosophale et le mouvement perpétuel. Quoi qu'il en soit, lorsque Paris, s'éveillant au 1er mai, voulut régler ses comptes d'avril avec l'hôtelier et demanda son addition, il dut éprouver lui-même une certaine surprise, Garçon ma carte;--Voilà, monsieur!--Potage, 6,759 bœufs; entrées et rôtis, 6,311 veaux; hors-d'œuvre. 1,313 vaches; dessert, 36,498 moutons. Très-bien; le reste est pour le garçon.»
Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet état de choses surnaturel fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en souriant les écus de cette immense cuisine, les honnêtes bourgeoises, les vertueuses ménagères qui savent compter, jettent les hauts cris et déclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est-à-dire le marché, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espèces de denrées sont augmentées de plus d'un tiers, depuis la matière carnivore jusqu'au candide légume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le poisson! ne m'en parlez pas: il vous coûte les yeux de la tête! De sorte que si une quantité de dévorants, qui ont l'estomac large et la bourse bien garnie, font toute la journée des festins de Balthazar, les petits ménages, les honnêtes médiocrités qui se nourrissent surtout d'économie sont obligés de brider leur appétit et de se serrer le ventre. On compte, on lésine, on fait les portions petites, on peste contre ces mange-tout qui sont tombés sur Paris comme les sauterelles sur l'Égypte pour l'affamer, et les mères de famille prient Dieu qu'il renvoie le plus tôt possible cette race absorbante picorer sur ses propres domaines.
Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinières et les cordons bleus ne se mêlent pas de cette prière: bien au contraire, il font des vœux pour que la province continue longtemps à faire hausser les mercuriales et à manger à tort et à travers; le cordon-bleu et la cuisinière trouvent la situation agréable, et l'anse du panier n'en saute que mieux. Quel plaisir de pêcher en eau trouble! personne n'y voit goutte; et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute pièce? «Mais, Gertrude, dit madame, épouvantée, voilà un canard qui me paraît monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet étique?--Ah! dam! que voulez-vous? l'industrie! l'industrie!»
La léthargie de Géronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos. «C'est votre léthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie!» Il y a toujours eu, dans tous les temps, un prétexte pour servir de paravent à la bêtise et à la rapine des fripons ou des sots.
Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et de marmitons.
Le Second Théâtre-Français vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est pas à dédaigner, et de jouer une comédie de goût et de style, ce qui n'est guère dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titre la Cigüe; il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a plus d'esprit et de finesse à lui seul que tous les gros ouvrages en cinq actes que l'Odéon entasse pêle-mêle, l'un sur l'autre, sans honneur et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: la Cigüe. M. Ponsard et Lucrèce ont mis la Grèce et Rome à la mode; nous remontons vers l'antiquité: on trouve cela plus neuf! Après Lucrèce, la Cigüe, et après la Cigüe, l'affiche nous promet Antigone, et les Grenouilles, et les Guêpes. A la bonne heure; nous ne demandons pas mieux; mais où est Sophocle? où est Aristophane? On les cherche encore. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
Clinias est las de vivre; Clinias a résolu de mourir; à vingt ans, riche, aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un trépas volontaire, le festin où nul mets ne le tente désormais, où nulle coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas d'avantage, il n'y trouve aucun goût, pour en avoir trop mangé. L'exclave Cadumaque est donc averti; à l'heure indiquée, il apportera à Clinias une décoction de cigüe que Clinias boira, et tout sera dit.
Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux dépens de ses deux amis, Paris et Cléon, Cléon l'avare et Paris le débauché: tous deux ont vécu aux dépens de Clinias, tous les deux l'ont jeté dans ces excès de plaisir et de bonne chère qui ont si vite produit la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lègue en mourant un sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias déclare donc qu'il instituera pour son héritier celui des deux qui saura plaire à une belle esclave de Cypre, arrivée d'hier chez Clinias, à la brune Hippolyte.--Soit! disent nos compères; et ils se mettent à l'œuvre. Il faut vous dire que Paris et Cléon sont d'horribles créatures; qu'importe? la cupidité et l'amour-propre leur donne une intrépidité et une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mêmes.