Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les dédaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives, à peu près comme Vadius et Trissotin. V ou» jugez de la satisfaction de Clinias, qui voit sa vengeance réussir à souhait, et ses deux parasites, ses corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule dont ils se couvrent.
Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tenté le cœur d'Hippolyle, et par conséquent chacun compte obtenir l'héritage. Clinias profite de cette crédulité pour leur infliger une nouvelle moquerie et un nouveau tourment. J'ai changé d'avis, dit-il; mon héritier sera celui de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trésors servent de consolation au malheureux et au disgracié. Quoi! dit Cléon! Quoi! dit Paris; et les voici cherchant à défaire le travail qu'ils s'imaginent avoir accompli; Cléon déclare à Hippolyte qu'il n'est pas digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Cléon; Je suis affreux! s'écrie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Cléon.--Certes, on l'avouera, voilà de la comédie, et de la bonne.
Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de mourir; cette dégradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait que le confirmer dans son mépris pour l'humanité, et il lui tarde de sortir de ce bouge; il va donc boire la ciguë, car la ciguë est prête; mais Hippolyte est là et lui retient la main; Hippolyte, la douce Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il était aimé d'Hippolyte! Mais qui voudrait d'un cœur flétri comme le sien «Moi! s'écrie Hippolyte avec naïveté; moi, Clinias, qui vous aime.» Cette grâce, cette simplicité, cet aveu naïf, cette fraîcheur d'amour et de jeunesse, réveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et quand ce Paris et ce Cléon viennent réclamer l'héritage, il n'y a plus d'héritage. «Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'épouse Hippolyte.»
Tout charme de cette comédie est dans les détails auxquels un vers élégant et spirituel donne une saveur des plus agréables; depuis Lucrece, le Second-Théâtre-Français n'avait rien représenté qui dénonçât aussi heureusement un auteur nourri aux sources littéraires; cet auteur se nomme M. Émile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de Pigault-Lebrun; le parterre, charmé, a fêté cet heureux début pur les plus vifs applaudissements.
Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi à l'horizon et faire espérer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins grand de retrouver partout dans la route des succès, les talents éprouvés et vigoureux, on aime à s'assurer par là qu'on les possède pour longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cette Jeanne naïve et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze jours, le feuilleton du Constitutionnel. Le lecteur n'en est encore qu'au début de cette histoire intéressante et poétique, et déjà il aime Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand! Jeanne est en ce moment la préférée du public; il ne s'occupe que d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxiété le récit que le Constitutionnel lui apporte de cette aventure touchante et d'une exécution fine et relevée.
Ainsi le Constitutionnel fait honneur à sa parole; il avait promis de se renouveler par l'élégance, le goût et le talent, et il tient ce qu'il avait promis: Jeanne l'atteste.--Après Jeanne, le Juif errant de M. Eugène Sue, si impatiemment attendu. Constitutionnel, mon ami, tu t'y entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse t'échapper.
Mademoiselle Taglioni est en effet à Paris, comme on l'a dit; mais il n'y a de vrai jusqu'ici que son arrivée. M. Léon Pillet n'a pas encore cédé au désir qu'elle témoigne de donner six représentations à l'Académie royale de musique; ou plutôt les deux parties contractantes ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de nouveau. Allons, monsieur Léon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.
--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du Vaudeville. L'académicien serait-il lassé de ce métier peu académique du vendre ou de fabriquer soi-même des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqué, et le Carlin de la Marquise vient encore de naître sous son empire. Ce carlin n'est pas autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont maître Arnal fait tous les frais.
Amal s'appelle Juvénal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible Juvénal à l'iambe sans pitié; Arnal n'est pas de cette force-là. Notre Juvénal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvénal n'a qu'une haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un mystère. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outragé par quelque oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvénal les déteste.