Il est bien entendu qu'il s'agit ici des bronzes destinés à la dorure. Celui de la colonne de juillet, par exemple, a une composition toute différente: sur 100 parties, il y a 91.40 de cuivre, 5.53 de zinc, 1.70 d'étain, 1.37 de plomb; cette composition est, du reste, la même que celle qu'avaient adoptée les frères Keller, célèbres fondeurs du siècle de Louis XIV, pour tous les grands objets sortis de leurs ateliers.
Si, dans le bronze, la proportion de cuivre est trop forte, l'alliage absorbe plus d'or, parce que ses pores sont plus ouverts, et que le cuivre a plus d'affinité pour l'or que le zinc: s'il y a trop de zinc, l'alliage perd la belle couleur jaune qui convient tant à la dorure, et dans les recuits auxquels on est obligé de soumettre les pièces, l'oxydation, plus rapide pour le zinc que pour le cuivre, nuit à la qualité de la dorure. Or, la dorure entre, dans la dépense d'un bronze doré, pour le quart et souvent la moitié de la valeur; et si l'on considère que le ton et la dépense dépendent de la qualité du métal et de son aspect primitif, on reconnaîtra la nécessité de demander aux sciences chimiques le meilleur alliage: là est le progrès et la source de beaux bénéfices pour l'avenir.
L'industrie des bronzes doit occuper aujourd'hui environ 6,000 ouvriers, dont 800 ouvriers fondeurs, 600 tourneurs, 1,800 monteurs, 600 doreurs, arpenteurs et vernisseurs, 1,200 ciseleurs, 400 sculpteurs-modeleurs et 600 hommes de peine. La profession la plus dangereuse, la seule dangereuse même de celles que nous venons d'énumérer, est celle de doreur. On sait que jusqu'à présent la dorure s'effectue en amalgamant l'or et le mercure, dans la proportion de 10 d'or pour 90 de mercure. La pâte ainsi faite est étendue sur la pièce à dorer, et chauffée sur des charbons ardents. Le mercure se volatilise, laissant l'or dans un état de division extrême; mais les vapeurs mercurielles, quand elles ne sont pas attirées dans la cheminée du doreur par un courant d'air rapide, attaquent bien vite la santé de l'ouvrier. Le problème à résoudre consistait donc à trouver un moyen de ventilation énergique qui entraînât le mercure volatilisé. C'est à quoi est parvenu M. d'Arent, au moyen d'un fourneau d'appel et de diverses combinaisons fort ingénieuses. Avons-nous fait un pas depuis cette époque, et le procédé Ruolz pour la dorure doit-il à tout jamais dispenser d'employer le mercure? pourra-t-on le plier à toutes les exigences les plus capricieuses de la mode, donner à volonté les teintes différentes des bronzes actuels? enfin, le procédé par la voie humide se substituera-t-il partout au procédé meurtrier par le feu et le mercure? Si cela était, cette invention serait non-seulement un grand fait industriel, par le bon marché auquel elle permet de livrer les dorures et les argentures, mais ce serait surtout un immense service rendu à l'humanité, et le commencement de la moralisation des ouvriers doreurs, qui cherchent aujourd'hui dans les spiritueux l'oubli de leurs terribles prévisions, ou au moins à s'étourdir sur le terme d'une vie misérable dont les jours sont comptés.
Les fabricants que nous trouvons les premiers cette année sont ceux que nous sommes habitués à voir figurer également au premier rang à toutes les expositions.
D'abord M. Denière, dont la réputation est européenne, et qui joint au fini des pièces le goût sévère des modèles et la bonne composition de son alliage, qu'il fabrique lui-même. Déjà aux précédentes expositions, quoique ayant obtenu toutes les médailles et ayant été décoré de la croix de la Légion d'honneur, il a tenu à prouver que le succès auquel il était parvenu ne l'avait pas arrêté dans ses progrès. Cette année encore, où il a été nommé, membre du jury, son exposition se distingue de celle de ses confrères. Il a exposé une partie des pièces d'un magnifique dessert que lui avait commandé le duc d'Orléans. Il est impossible de voir rien de plus fin, de plus délicat et de plus élégant tout à la fois. Ce dessert se compose de quatre-vingts pièces, dont il n'y a guère que dix à douze d'exposées; mais c'est une œuvre hors ligne. Pour en donner une idée à nos lecteurs, nous leur dirons que le dessert complet est évalué à 250,000 francs, et que, dans cette somme, le bronze et la dorure entrent pour 160,000 francs, et les cristaux et pierres précieuses pour environ 80,000 fr. M. Denière a exposé aussi des candélabres renaissance. Nous offrons à nos lecteurs le dessin d'un candélabre en bronze dont l'exécution ne laisse rien à désirer. Ce candélabre serait bien placé dans un foyer de salle de spectacle. Nous avons encore remarqué une table de porphyre soutenue par des griffons; des girandoles, des lustres et des pendules, dont l'une en malachite; et toutes ces pièces prouvent ce que nous avons dit plus haut, que M. Denière ne s'est pas endormi dans son triomphe, et que sa fabrication est encore en progrès.
Ostensoir de
M. Froment-Meurice.
Après lui vient M. Thomire, au père duquel l'industrie des bronzes doit une partie de ses plus beaux succès. Ceux qui ont vu l'exposition de 1834 se rappelleront le temple commandé par M. Demidoff, et qui a tant excité l'attention publique à cette époque. Cette année M. Thomire ne présente pas de pièce aussi capitale: son exposition se compose, comme celle de M. Denière, de pendules, candélabres, lustres surtout et pièces de table. Nous n'avons rien de particulier à en dire, sinon qu'on trouve chez lui plus de contourné et de rocaille que chez M. Denière.
Après ceux que; nous venons de nommer, se présentent MM. Paillard, Chaumont et Serrurot, dont les produits soutiennent bien la vieille renommée de leur industrie; M. Villemsens, dont la spécialité religieuse ne repousse pas le progrès, surtout au point de vue de l'art, et dont l'exposition laisse cependant un peu à désirer sous ce rapport.