Le soleil tout à coup a fait volte-face et nous a tourné le dos. O soleil! voilà de les traits; tu nous souris avec le jour, tu viens égayer notre réveil, tu cours sur nos rideaux en rayons joyeux, tu joues sur nos tapis, sur nos plafonds et sur nos dalles. En te voyant, notre tristesse se change en gaieté; sois le bienvenu, disons-nous, hôte charmant, ami printanier! et nous n'avons pas assez d'ouvrir nos portes pour te recevoir, nous t'ouvrons aussi nos fenêtres; quelle agréable intimité! que l'aurore en est délicieuse et douce, quand tu mêles ta vive lumière à la fraîcheur de l'air matinal! et peu à peu, quand le jour s'avance et entre dans son midi, si ton amitié devient par trop chaude, on la tempère par des moyens qui ne font que lui donner plus de prix et de charme; et en effet, quel plaisir de te voir, comme un ami fidèle et que rien ne rebute, rôder autour de la jalousie et de la personne pour tâcher de le frayer passage; tandis que le maître du logis, recueilli dans la fraîcheur et dans l'ombre, surprend avec volupté quelques lueurs de ta lumière à travers ses rideaux de soie et se dit: «Il est toujours là, ce cher soleil; je le retrouverai tout à l'heure, si je le veux, ce soir, demain, quand bon me semblera.»

Non, mes braves Parisiens; si vous avez le soleil aujourd'hui, demain vous ne l'aurez pas; le soleil est changeant et volage comme tous les trésors qui ornent et échauffent la vie; changeant comme la jeunesse, comme la beauté, comme la fortune; volage comme le plaisir, comme l'amour, et,--faut-il le dire?--comme l'amitié, quoique l'amitié ait une réputation de sagesse et de stabilité; profitez donc du soleil, lorsqu'il vous visite, et, loin de vous casemater contre l'excès de ses tendresses, abandonnez-lui vos fenêtres béantes, même au plus ardent de la journée, au risque d'être rôtis tout vif; sinon, plus tard, vous le regretterez, et plus lard il ne sera plus temps.

Qui ne préférerait, je vous le demande, un magnifique soleil de plein midi à ce ciel noir et maussade qui étend depuis huit jours sur Paris comme un funèbre linceul? Qui n'accepterait volontiers un soleil africain à la place de cette pluie froide et taquine dont nous sommes inondés? Ce ciel noir, c'est la mort, et le soleil est la vie.

A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons vu,--tempérer l'exagération et les excès; mais le mauvais temps, le ciel sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire! Barricadez vos fenêtres pour les chasser, opposez-leur la double cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau faire, le mauvais temps est un ennemi acharné et inévitable; nul moyen de le fuir; il vous saisit de tous côtés et se fait voir, quoi que vous fassiez, ici sur les vitres humides, là sur les murs ruisselants, sur l'escalier maculé de boue, par les teintes couleur de ténèbres qu'il projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les cœurs les plus joyeux, il ôte l'appétit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de vivre et le désir d'aller chercher si par hasard là-bas, dans l'autre monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne sont point éternels.

Huit jours de froid et de pluie à Paris, dans cette belle saison du mois de mai, huit jours de temps exécrable, n'est-ce pas un horrible tour que le baromètre nous joue? Que de regrets et de déceptions! je ne parle pas seulement des Parisiens, c'est-à-dire des naturels du pays qui, tout en maugréant, se résignent et se barricadent chez eux, et rallument leur foyer, comme si le maussade décembre était revenu abrité sous son parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son manteau; non, le Parisien n'est pas le plus à plaindre; ce qui est surtout digne de pitié, ce qui fait peine à voir, ce qui saigne le cœur, c'est l'étranger, c'est l'honnête espèce venue du fond de quelque département lointain pour passer quinze jours de printemps à Paris; race malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces journées lugubres; voyez-vous leur désespoir? ils se promettaient d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant sans crainte sur le pavé et sur l'asphalte mis à sec par le mois de mai à la tiède haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligés de se crotter jusqu'à l'échine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de se mettre, à travers champs, à la poursuite d'un fiacre, ou de s'épuiser la poitrine à héler un cabriolet qui leur répond fièrement ce mot fatal: Chargé! A moins qu'ils ne préfèrent rester emprisonnés dans la chambre étroite de leur hôtel garni, en attendant qu'il plaise à Dieu de dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation, vous devinez leurs souffrances; ils étaient venus à Paris pour chercher le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent réduits à y pratiquer une espère de détention cellulaire.

Ne ressemblent-ils pas à des âmes en peine ou à des oiseaux nouvellement enfermés dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromètre pour savoir s'il est de bon présage! que de fois ils ouvrent la fenêtre et étendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les rhumes de cerveau, les fraîcheurs et les rhumatismes, collent leur nez contre les vitres d'un air attristé et qui semble dire, à la façon des héros d'Homère: «O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre nous!»

Les plus à plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le mâle, en définitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec assez de résignation, dût-il relever sur ses bottes l'extrémité de son pantalon; la gouttière lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du mâle, un cabriolet l'éclabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement, à la maniéré de Caton d'Utique, et pense qu'après tout il en sera quitte pour brosser, en rentrant, son chapeau et éponger son collet de velours; mais les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien? Comment aventurer, au milieu de ce déluge, cette robe, ce chapeau, cette écharpe qu'on a si précieusement encaissés au départ, dans ses cartons et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chère, dont on disait à chaque relais, avec un soupir: «Pourvu que mon chapeau ne soit pas bosselé! pourvu que ma robe ne soit pas fanée! Conducteur! conducteur! ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!»

Mais, ô Providence! tandis que je décris les petites misères du mauvais temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie, tandis que j'ai l'âme déchirée au spectacle de ces excellentes gens qui ne savent où mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir, ni comment rester, ni à quoi occuper leurs journées si aimables, si douces, si faciles à dépenser quand le ciel est pur et souriant, tandis que je médite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces disgrâces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement, puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur d'azur et radieux.

Salut, ô soleil! sois le bienvenu! tu joues à la coquetterie et tu disparais çà et là pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage. Vous tous cependant, tribus attristées, étrangers malheureux, provinciaux affligés, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos robes neuves et vos habits de fête, consolez-vous, soyez contents, reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est limpide, le pavé ne vous menace d'aucune éclaboussure; allez sans crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir, à droite, à gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les ours du Jardin des Plantes; flânez sous les marronniers des Tuileries; entrez au Musée; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie; nourrissez-vous chez Véfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odéon ne vous fait pas peur, si Sophocle est quelque peu de votre connaissance, poussez jusqu'au Second-Théâtre-Français pour y voir jouer Antigone, tragédie grecque, représentée à la grecque, avec la mise en scène antique.

Cette curieuse représentation, depuis si longtemps annoncée, a définitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans peine; depuis un mois, l'Odéon imprimait ces mots sur son affiche: Demain, Antigone, sans remise: demain arrivait, et Antigone ne venait pas; si bien que l'affiche de l'Odéon avait fini par ressembler à cette enseigne de barbier qui annonçait: «Demain, on rasera ici gratis.»