Il est juste de dire, à l'honneur de l'Odéon, que l'entreprise n'était pas facile et qu'il a fallu prendre de sérieuses précautions pour la mener à fin. D'abord il y avait des difficultés d'exécution matérielles incontestables; élever un théâtre sur le théâtre même, ce n'est pas rien; établir ensuite, à la place de l'orchestre des musiciens, une espèce d'avant-scène, ce que les anciens appelaient le proscenium, lieu réservé au chœur, c'est bien encore quelque chose. Après ces travaux de charpentier et de maçon restait l'étude de la tragédie elle-même, c'est-à-dire la poésie après les planches et le rabot. Ce dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat, chargée d'abord du rôle d'Antigone; il a fallu recourir à la bonne volonté de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alitée; vous voyez donc que l'Odéon n'a pas gaspillé ses heures autant qu'il en a l'air, à la poursuite de cette représentation d'Antigone, et que très-probablement d'autres que lui n'auraient pas été plus prompts ni plus expéditifs.

Tout le monde était inquiet, aussi bien l'Odéon que le public, et chacun de son côté craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-être même en redoutait-on le ridicule, malgré le grand nom de Sophocle. «Vous allez voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns; comment voulez-vous qu'avec nos théâtres larges comme la main on fasse quelque chose qui ressemble à ces vastes fêtes dramatiques qui tenaient toute une ville présente et attentive? Oh! comme nous allons rire!»

On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montré continuellement intéressé et sérieux; il semblait qu'il assistât scrupuleusement, avec toute la gravité d'un disciple docile et curieux de s'instruire, à la découverte d'un cours de poésie ancienne. Le public, il est vrai, était approprié à la circonstance, c'est-à-dire qu'il se composait de spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennités où l'art est sérieusement engagé; poètes, artistes, écrivains, le tout saupoudré de jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que Sophocle a été reçu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se croire à Athènes. Plus tard, l'Illustration, qui se pique de religion poétique, fera un récit complet de cette intéressante soirée, parlant des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a écrite pour le chœur thébain, musique qui nous arrive en droite ligne de Berlin.

--Il est toujours question du voyage du roi à Londres. On en fixe l'époque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il véritablement envie de rembourser à la reine Victoria les avances qu'il en a reçues l'année dernière? Attendons que le temps éclaircisse ce grave mystère, et donne tort ou raison aux devins qui disent: «Oui, le roi ira! Non, le roi n'ira pas!» Il est certain que le oui dit vrai, à moins que ce ne soit le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est à sa maison des champs, et les Tuileries sont en ce moment détrônées par Neuilly.

--Il a été célébré, mardi dernier, à l'église Notre-Dame-de-Lorette, un mariage qui a fait grand éclat dans la finance et dans la haute aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellières, fille du célébré banquier, a épousé le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses et des ducs du côté du mari, et du côté de la mariée que des caissiers cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellières est une des riches héritières de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grâce et si beauté que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de Berghes est âgé de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-même prodigieusement riche, et d'une fortune supérieure à celle de mademoiselle Sellières, ce qui a fait dire au jeune prince: «On ne dira pas du moins que je fais un mariage d'argent.» C'est en effet un mariage d'inclination, assurent les gens bien informés, un mariage d'inclination dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, élevé, dit-on, loin du tourbillon où la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes très-réservés et très-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout récemment son entrée dans le monde C'est une âme novice qui, prenant feu tout à coup à la beauté de mademoiselle Sellières, commence sa jeunesse par le mariage, comme les autres la finissent.

Le même jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le duc de Guiche et mademoiselle de Ségur; ici la finance n'entre pour rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah çà est-ce que nous retournerions à l'âge d'or, qu'on ne s'épouse plus que pour ses beaux yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de côté?--Soyez tranquille! c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades dans ce siècle de métal.

--L'Académie française, qui avait longtemps repoussé Charles Nodier de son vivant, comme suspect du crime de lèse-Académie, vient de commander son buste après sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un philosophe.

--Le désastre de la maison Garcia a jeté l'effroi dans plus d'une famille; le monde artiste est particulièrement compromis dans cette ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur étaient ouverts. On parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le célébré chanteur italien. Que de roulades pour arriver à cette épargne! et en une seconde tout cela roule dans l'abîme!

--M. Royer-Collard est gravement malade.

--Les inquiétudes que la santé de M. Jacques Laffitte donnait depuis une semaine sont heureusement calmées.