Non pas qu'ils n'aient subi quelquefois de dures nécessités, et fait, de parti pris, quelques sacrifices. C'est un rude labeur que de faire entrer de force dans un moule nouveau des pensées qui ont déjà reçu antérieurement une autre forme! Souvent l'arrangement et le bon choix des mots en souffre, et aussi l'harmonie du vers. Mais ce qu'on aurait le droit de reprocher à MM. Meurice et Vacquerie dans un ouvrage original, il faut les en louer dans une traduction. Ils se sont oubliés en présence de leur auteur; ils se sont immolés à Sophocle: noble dévouement qu'on ne saurait trop applaudir!

Au surplus, ces sacrifices dont nous parlons ont été rares. Leur ouvrage abonde en vers heureux, et il y en a de très-remarquables. Jamais poète ancien ou moderne,--Virgile excepté,--n'a été traduit en français avec une précision plus simple à la fois et plus élégante.

Rien de moins compliqué que le drame de Sophocle; rien qui soit plus pauvre d'événements et de péripéties, et plus étranger à tous ces moyens d'effet qu'a inventés l'art moderne. Une seule question s'y débat: Polynice recevra-t-il, ou non, les honneurs de la sépulture? Créon l'a condamné à errer éternellement sur les bords du Styx, et menace de mort quiconque enfreindra ses ordres: Antigone se dévoue. On la saisit, on l'amène au tyran, qui ordonne son supplice.

Après le crime vient l'expiation. Hémon, le fils unique et chéri du roi, aimait Antigone: il va se tuer sur son cadavre. La reine apprend la mort d'Hémon, et se poignarde à son tour en maudissant son époux. Créon reste seul, vaincu, brisé, appelant la mort à son secours, et déjà plus mort que les morts, comme il dit lui-même.

Voilà tout; mais n'est-ce point assez? et n'imagine-t-on pas quel puissant intérêt doit s'attacher à cet héroïque dévouement de la fille d'Œdipe, et au poétique développement des nobles passions qui l'animent? Et quand le roi, si longtemps cruel et inflexible, reparaît à la fin, rapportant dans ses bras le corps inanimé de son fils; lorsque, agenouillé devant ce cadavre sanglant, il écoute l'esclave qui lui apprend la mort de sa femme, et qu'il reste là, courbé sous la main des dieux, abattu, gémissant, et criant quatre fois Malheur! ne voit-on pas combien un tel spectacle et une si grande leçon doivent frapper l'imagination des hommes?

Il ne faut donc pas que l'on s'étonne de la foule qui assiège chaque soir les abords de l'Odéon, ni du respect religieux avec lequel on assiste au lent développement de cette action si simple et si attachante, ni des émotions qui agitent l'auditoire, et des transports d'admiration qu'il fait éclater pour ces sublimes beautés du poète grec, auxquelles des poètes français viennent de rendre la vie et la jeunesse. L'art grec n'a pas une allure aussi régulière que le nôtre, à beaucoup près, ni des formes aussi savamment étudiées; mais le fond fait oublier la forme, et, de quelque manière qu'on les présente, les grandes pensées, les nobles passions et les beaux vers font toujours leur effet sur les esprits délicats de tous les pays.

Quel malheur que le travail de M. Mendelssohn n'ait pas la même valeur que celui de MM. Meurice et Vacquerie! Sans faire précisément de la musique grecque, on pouvait essayer du moins de s'en rapprocher. Il nous en reste quelques échantillons: nous connaissons le principe de leur tonalité, qui n'avait rien de commun avec la nôtre, et, si la tradition ecclésiastique n'a pas fidèlement conservé les habitudes musicales d'autrefois, elle met du moins sur la voie l'artiste savant et consciencieux qui en voudrait tenter la restauration. M. Mendelssohn-Bartholdy pouvait en essayer une à peu près semblable à celle qu'exécutent nos architectes modernes, à qui deux colonnes rongées par le temps et un pan de muraille à demi écroulé suffisent quelquefois pour reconstruire sur le papier un monument antique.

M. Mendelssohn n'a pas poussé l'ambition si loin. Il est resté dans la tonalité moderne. Il a fait de la mélodie, du rhythme, de l'harmonie, de l'instrumentation modernes, et c'est au point de vue moderne que son œuvre doit être examinée.

M. Mendelssohn est un homme d'un grand talent et qui a déjà fait ses preuves. Nous n'avons pas besoin de dire que son instrumentation est habilement traitée, que ses voix sont généralement bien disposées, que son harmonie est très-correcte. Cela est connu d'avance: un ouvrage de M. Mendelssohn ne saurait être autrement. Mais y a-t-il dans celui-ci, à une dose suffisante, de l'inspiration, de la verve, du mouvement, de l'expression, de l'intérêt mélodique ou harmonique? Nous voudrions bien dire: oui, et notre respect pour la vérité nous oblige à dire: non.

«Que cela est beau!» s'écriait-on de toutes parts dans une réunion où Chapelain venait de lire un poème de cette célèbre Pucelle, aujourd'hui si complètement oubliée. «Sans doute, dit tout bas la duchesse de Longueville en étouffant un bâillement; c'est bien beau mais c'est bien ennuyeux!»