--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué. Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On conçoit que de pareilles manœuvres ne sauraient être répétées fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux souvent, en grande quantité et bien pur.

Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant des éponges par cette fistule.

Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses observations dans un ouvrage intitulé: Recherches sur les phénomènes de la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique. Le même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.

M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif qu'il propose de nommer gasterase et non pepsine, comme le principe extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide chlorhydrique.

Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.

Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération dans le suc gastrique.

Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante, c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot, dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y désagréger quelle que fût leur nature.

M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95 centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une sorte d'usure superficielle.

Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac, par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures, des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.

Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.