Ce qui suit vous semblera moins poétique; mais si la poésie est bonne, la réalité a bien son prix: j'en atteste l'ordre du jour que vient de rendre M. le général Jacqueminot, commandant de la garde nationale de Paris et de la banlieue: il s'agit de pantalons et non pas d'autre chose; ce n'est pas le cas d'invoquer la muse de Virgile et d'Ovide. Or, voici mon histoire de pantalons en deux mots.

Voyant dernièrement le soleil en pleine ardeur et les chaudes haleines du printemps caresser amoureusement la garde nationale, M. le général Jacqueminot l'avait officiellement autorisée à prendre ce que nous autres vieux grognards nous appelons la tenue d'été. Le chasseur donc, et le grenadier, et le capitaine, et le colonel, et le sergent, et le tambour s'en allaient, d'un pied leste et d'un air pimpant, vêtus du pantalon léger, toile grise ou toile blanche, suivant le poste où ils devaient avoir l'honneur de se livrer aux ineffables charmes de la faction et aux attraits délirants de la patrouille Que vous dirai-je? La garde nationale était blanche, depuis quinze jours, comme un acacia en fleur, et s'épanouissait au soleil. Mais la bise a ses malices et la pluie aime à jouer des tours. Si elles abattent les fleurs par leurs efforts combinés, si elles glacent et tuent les fruits dans leurs calices, elles n'ont pas plus de respect pour les pantalons blancs des douze légions. La seule différence, c'est que les fleurs n'ont pas d'autre vêtement que leur enveloppe parfumée et fragile:--il faut, bon gré mal gré, qu'elles y périssent;--tandis que la garde nationale peut changer de pantalons, et passer à sa fantaisie de la toile glaciale au drap réconfortant.

M. le général Jacqueminot, en César prudent, n'a pas manqué de profiter de cette situation magnifique et de cette double culotte; les pantalons blancs, tirés de l'armoire par un ordre du jour printanier, viennent d'y rentrer sur un autre ordre du jour, et le pantalon de drap, recommençant son règne interrompu, triomphe en ce moment sur toute la ligne. La garde nationale est en pleine tenue d'hiver depuis une semaine C'est une insulte au mois de mai, n'est-il pas juste de lui rendre injure pour injure? D'ailleurs les pituites, les rhumes de cerveau, les éternuements, les maux de gorge et le jujube allaient grand train dans les douze légions, et il était temps d'y mettre ordre, sauf à s'aliéner les médecins et les apothicaires.

Dans le monde politique et parlementaire que M. le général Jacqueminot fréquente et dont il est un des héros, n'y a-t-il pas beaucoup de braves qui changent d'opinion et de parti comme la garde nationale change de culottes, selon le vent qui souffle?

Ce temps désagréable, qui contraint les soldats citoyens à se casemater et à se draper, commence à disperser la foule départementale qui s'était précipitée sur Paris; en même temps la pluie fait peur aux hordes qui se tenaient encore dans leurs foyers, n'attendant que le moment où les hôtels garnis et les spectacles parisiens seraient un peu dégagés pour prendre la poste et la diligence, et y faire invasion à leur tour. On commence donc à respirer dans notre bonne ville de Paris, et à voir clair dans cette multitude d'étrangers qui s'écoulent peu à peu et rentrent chez eux. Paris se tâte, s'interroge, se retrouve et s'aperçoit, Dieu merci, qu'il n'est pas devenu tout à fait Bar-sur-Aube ou Quimper-Corentin.

Nous conseillons cependant à nos chers frères et féaux amis des départements qui sont encore ici, de patienter et de ne pas ployer leur tente étourdiment, et en voici la raison; mademoiselle Taglioni va donner décidément six représentations à l'Opera; au moment même où mes honorables lecteurs liront ces lignes, l'illustre danseuse aura fait sa première pirouette et son premier entrechat. La foule y sera, et déjà on s'arrache les yeux pour avoir des loges. Cela ne vaut-il pas la peine de rester à Paris au risque de forcer madame Marlborough de monter à sa tour pour voir pourquoi M. Marlborough ne revient pas?

Une sylphide comme Taglioni est une rareté; on n'en verra probablement jamais de pareille. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'après ces six apparitions, personne ne la reverra plus, ni Paris, ni la province, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ancien, ni le Nouveau-Monde; mademoiselle Taglioni est décidée à ployer ses ailes et à faire souche de simple bourgeoise et de mère de famille: assez voltigé comme cela!

Voici les conditions proposées par mademoiselle Taglioni pour ses six représentations, et acceptées par l'Académie royale de musique: mademoiselle Taglioni prélèvera deux mille francs sur la recette de chaque soirée; il lui sera, en outre, accordé une représentation exclusivement à son bénéfice, et dont le total est garanti à quinze mille francs.

C'est donc une trentaine de mille francs que la sylphide récoltera en un mois et emportera sur son aile, au risque d'alourdir un peu son vol. On se déciderait pour beaucoup moins à aller terre à terre.

Mademoiselle Taglioni, après cette dernière apparition, aurait, a-t-on dit, l'intention de se retirer sur le lac de Côme. Cette nouvelle est fausse: le lac de Côme sent encore la sylphide et la poésie; et mademoiselle Taglioni est bien résolue à ne plus vivre que dans la prose; elle vient de louer, à cet effet, un appartement au Marais, rue Saint-Louis, tout près de la rue des Minimes; mademoiselle Taglioni se propose d'y couler ses heureux jours en paix, se promenant tous les matins et tous les soirs à la place Royale, et passant son dimanche à jouer aux dominos au café Turc.