Scène de Catherine II, 3e acte; Iwan, M. Beauvallet; Orloff, M. Guyon; Bestuchef,
M. Maubant; Catherine, mademoiselle Rachel; Augusta, mademoiselle Araldi.
Il suppose Catherine éprise d'Iwan et projetant d'en faire son mari et de l'élever au trône; c'est là une pensée peu vraisemblable dans une femme comme Catherine, qui tenait tant à son autorité achetée par beaucoup de hardiesse et si glorieusement exercée. Mais enfin, prenons du poète ce qu'il lui convient de nous donner. Catherine aime donc Iwan et songe à le rendre libre. De son côté Iwan a été séduit par la beauté de Catherine, qu'il a vue plusieurs fois passer sur un traîneau rapide au pied de sa prison; et même, si je ne me trompe, les deux amants ont ou plus d'une entrevue sentimentale sous les verrons; mais par une idée singulière, et qui n'est peut-être pas suffisamment digne de la sévérité de la tragédie, Catherine a dissimulé son nom et sa personne, et s'est donnée à Iwan pour une certaine princesse Augusta qui fait partie de sa cour. Iwan donc croit aimer la princesse Augusta et non pas Catherine, qu'il s'imagine au contraire n'avoir jamais vue.
Mademoiselle Rachel Félix,
d'après un médaillon de M. Adam Salomon.
Tout irait à souhait, et probablement Catherine épouserait Iwan, mariage qui ferait bien rire l'histoire, si Orloff n'était pas là; or, Orloff n'a pas le moins du monde l'envie de céder à Iwan sa place dans la confiance de Catherine, et de se dépouiller de son autorité. Il est donc de son intérêt de jeter le trouble entre Iwan et Catherine, en attendant mieux; c'est ce qu'il fait sans ménagement aucun, et voici à quelle occasion: Catherine a résolu de faire sortir Iwan de sa prison et de l'amener dans son palais; elle veut le préparer par là au bonheur qu'elle lui réserve. Si j'ai bonne mémoire, c'est à l'aide d'un jeu fantasmagorique qu'elle le tire de sa forteresse, et qu'elle l'introduit dans sa cour. Il y a dans tout cela, ce me semble, une espèce de philtre, qui fait d'Iwan une sorte de dormeur éveillé. Or, voici notre prisonnier à Saint-Pétersbourg, dans le palais impérial, où Catherine va venir accompagnée de tout l'éclat souverain, et suivie du cortège des courtisans.
Orloff, qui craint pour son pouvoir le résultat de cette entrevue, a pris ses précautions: il est allé trouver Iwan dans sa prison, et là il lui a raconté les actions les plus compromettantes pour Catherine. Orloff, en outre, a remis à Iwan une lettre qui contient des faits très-graves sur la mort de Pierre III. Iwan a le cœur ingénu; il s'indigne, et manifeste pour Catherine une antipathie très-peu respectueuse. C'est ce que Orloff demandait, espérant bien qu'à l'occasion il aurait le profit de cette indignation.
Ce profit, en effet, ne se fait point attendre. Iwan, comme nous l'avons dit, arrive au palais; toute la cour est assemblée. Par continuation du roman de là-haut, Catherine a posé une couronne sur la tête de la princesse Augusta, pour donner le change à Iwan et lui faire croire qu'Augusta est l'impératrice. Quant à elle, Catherine, elle continue à remplir le rôle d'Augusta. L'impératrice se promet, sans doute, beaucoup de satisfaction de ce quiproquo; que de joie quand Iwan apprendra le nom véritable de celle qu'il aime! quelle charmante surprise quand il saura qu'il a affaire à Catherine!
Il en arrive tout autrement, et la vertu d'Iwan ne donne pas le temps à Catherine de se nommer. Voyant venir la princesse Augusta, il s'imagine trouver en elle Catherine II; le récit d'Orloff lui revient à l'esprit; alors il ne se contient plus et adresse à Augusta, sous prétexte qu'elle est Catherine, les plus vives apostrophes. Cependant la véritable Catherine est présente et reçoit ce déluge d'accusations en silence et en continuant à garder, aux yeux d'Iwan, le plus strict anonyme. Je vouss demande si la cour est scandalisée de l'aventure; on reconduit Iwan en prison sur un signe de l'impératrice; Iwan cependant ne se retire pas sans avoir montré violemment à la prétendue Catherine (Augusta) la lettre qu'il tient d'Orloff et qui compromet la véritable Catherine.--Je ne sais si je me fais comprendre au milieu de cet imbroglio.
L'insulte a été violente et publique; mais Catherine ne désespère pas de ramener Iwan et de conserver son amour; toujours cachée sous le nom d'Augusta, elle se rend près de lui, dans sa prison. Iwan, encore tout ému de la scène que nous avons racontée, continue à témoigner son éloignement pour Catherine; Catherine cherche à l'excuser; c'est sa propre cause qu'elle plaide sans qu'Iwan s'en doute; celui-ci, qui a l'entêtement de la vertu convaincue, ne recule pas d'une ligne, et la situation n'est déjà plus tenable pour Catherine, quand tout à coup Orloff arrive; il écoutait aux portes sans doute. Orloff, en bon apôtre, fait semblant de vouloir prendre le parti de l'impératrice outragée par Iwan. «Je me défendrai bien moi-même!» s'écrie enfin Catherine poussée à bout et laissant son amour-propre reprendre le dessus et dominer son amour.
«Quoi, vous êtes Catherine! s'écrie Iwan.--Oui,» répond-elle. Dès ce moment tout est dit; il n'y a plus d'erreur possible: c'est à Catherine elle-même qu'Iwan s'adresse, et il ne la ménage pas plus maintenant qu'il ne le faisait en croyant parler à Augusta.