Je n'ai pas besoin de dire que l'amour qu'Iwan ressentait pour la soi-disant Augusta est complètement détruit par cette découverte qu'il fait de Catherine dans cette Augusta jusqu'ici adorée: autant Iwan l'adorait, autant il l'exècre maintenant. Catherine tente un dernier effort pour reconquérir ce cœur révolté; mais elle y perd son éloquence, et Iwan s'amende si peu qu'il va jusqu'à la menacer de son poignard, ce qui est bien fort; que vous en semble?

En même temps, Iwan conspire contre Catherine et veut la renverser, du fond de sa prison: ses amis sont tout prêts; dans un instant Catherine sera au pouvoir d'Iwan; il a la complaisance de le lui annoncer.

Iwan se trompe, car Orloff veille; résolu de se défaire d'Iwan, de peur d'un pardon de la part de Catherine, il aposte des gens dévoués à sa cause, et les charge de tuer Iwan; ainsi font-ils. Catherine, sauvée par ce coup de main, n'en donne pas moins un regret à Iwan, en même temps qu'elle exprime son mécontentement à Orloff; Catherine déclare ensuite qu'elle va chercher dans la gloire une compensation aux déceptions de l'amour.

Telle est la table inventée par M. Romand; on peut lui reprocher l'invraisemblance des moyens, et surtout ce quiproquo peu tragique et cette substitution de personnes sur lesquels l'ouvrage repose presque tout entier; peut-être aussi l'action flotte-t-elle çà et là dans le vague, et les personnages font-ils comme l'action; la marche de l'œuvre et les caractères ne sont pas toujours assez nettement indiqués et soutenus; mais ces défauts--qui n'a pas les siens?--sont rachetés par des situations très-vives et très-dramatiques, par la chaleur des sentiments et par des parties de style très-brillantes et très-énergiques qui compensent amplement les faiblesses de quelques tirades incertaines et flottantes. En un mot, Catherine II est un ouvrage qui n'est point sans taches, mais ces taches s'effacent à côté de beautés incontestables. Heureux qui a ce partage! Félicitons donc M. Romand de cette œuvre, qui honore son talent; félicitons-le du succès qu'il a obtenu.

Mademoiselle Rachel a reparu, dans le rôle de Catherine, après une absence trop longue pour ses admirateurs; mademoiselle Rachel, dans ce rôle, a été fière, impérieuse et pleine de mouvements dramatiques; Beauvallet (Iwan) l'a très-tragiquement secondée. Les beaux vers de M. Romand et mademoiselle Rachel maintiendront Catherine II dans ce succès du premier jour et ne feront que l'affermir.

THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.--LE TROUBADOUR OMNIBUS!
LES DOUZE ARRONDISSEMENTS DE PARIS, PAR CHAM.

Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans le tragique, tant s'en faut. Quittons M. Beauvallet, et passons au théâtre du Palais-Royal. Le théâtre du Palais-Royal est un garçon de bonne humeur, qui est bien loin de conspirer et d'égorger les gens, comme ce scélérat de Théâtre-Français, qui tire son poignard à tout propos; lui, au contraire, divertit son public et met sur ses chagrins, s'il en a, le baume d'un gros rire à gorge déployée. Telle est le suprême et excellent spécifique que le Troubadour Omnibus administre en ce moment aux habitués du théâtre du Palais-Royal. Ce troubadour est représenté par M. Levassor; quant à son nom ou à son titre d'Omibus, il ne l'a pas volé: c'est bien un omnibus en effet, contenant un peu de tout, chantant, dansant, déclamant, gambadant, selon la circonstance.

Mon troubadour se trouve au spectacle et dans une stalle d'orchestre. La troupe tout entière est indisposée, et le spectacle va manquer faute de pièces et d'acteurs. «Présent!... dit notre troubadour, quittant son rôle de spectateur et s'offrant au directeur aux abois. Voulez-vous de la tragédie? en voici; de la comédie? en voilà, du ballet, du mélodrame, de la musique, de la danse? en voici et en voilà encore! Vous ne pouvez pas nous donner les Trois Quartiers, comédie de MM. Picard et Mazères? Je vais vous montrer les douze arrondissements de Paris. Racine et Corneille sont malades? prenez ma lanterne magique. Et ainsi notre troubadour console le directeur, et ravit le publie, surpris et charmé de son aplomb, de son savoir et de son trésor de ressources burlesques et inépuisables.

Il n'y a rien de tel que d'être tout à tous, et d'avoir plusieurs muscades dans son sac.