Note 2: Les fameuses Constitutions des Jésuites viennent d'être réimprimées, avec la traduction en regard, d'après l'édition de Prague. 1 vol, in-8. Chez Paulin. 3 fr. 60.
Sa maîtresse demandait en vain à Louis XV l'expulsion des jésuites; il résista longtemps: il craignait d'avoir pour ennemis les hommes qui avaient armé le bras de plusieurs régicides. Madame de Pompadour mit alors M. de Choiseul dans ses intérêts. Le ministre et la favorite lui inspirèrent des frayeurs plus grandes en lui montrant le peuple et les parlements prêts à se soulever contre la société de Jésus. Fatigué plus que convaincu, il céda; toutefois, il ne consentit pas à la destruction immédiate de l'ordre; il fit écrire à Rome pour obtenir une réforme. On connaît la réponse des jésuites:--Sint ut sint, aut non sint.--Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus.» Malgré les efforts d'un parti puissant à la cour, Louis XV décida (1764) que les jésuites ne seraient plus.
Deux ans après, au moment où l'Espagne et l'Europe s'y attendaient le moins, parut à Madrid un décret royal qui abolissait l'institut des jésuites dans la Péninsule, et les chassait de la monarchie espagnole. Quelles furent les causes de cette mesure imprévue? ou ne le sait pas d'une manière positive. Les jésuites se trouvèrent fort embarrassés d'expliquer la conduite de Charles III, et de justifier cette flétrissure imprimée à leur société par un prince moral, sincère et d'une dévotion exaltée; ils accusèrent les dominicains et le duc de Choiseul. Quant au roi d'Espagne, il révéla en partie ses motifs à l'ambassadeur de France, le marquis d'Ossun. Il n'avait contre les jésuites aucune animosité personnelle; mais l'insurrection de 1766, l'émeute des chapeaux,--lui ouvrit les yeux. Les jésuites l'avaient fomentée, il en était sûr; il en possédait la preuve. «Si j'ai quelques reproches à me faire, dit Charles III (dépêche du marquis d'Ossun au duc de Choiseul), c'est d'avoir trop épargné ce corps dangereux.» Puis, poussant un profond soupir, il ajouta: «J'en ai trop appris.» Qu'avait-il appris? il ne le révéla pas.
La procédure contre les jésuites avait duré un an. Jamais secret ne fut mieux gardé; le 2 avril 1767, le même jour, à la même heure, en Espagne, au nord et au midi de l'Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les îles de la monarchie, les gouverneurs généraux des provinces, les alcades des villes ouvrirent des paquets munis d'un triple sceau; la teneur en était uniforme. Sous les peines les plus sévères, on dit même sous peine de mort, il leur était enjoint de se rendre immédiatement, à main armée, dans la maison des jésuites; de les investir, de les chasser de leurs couvents, de les transporter comme prisonniers dans les vingt-quatre heures à tel port désigné d'avance. Les captifs devaient s'y embarquer à l'instant même, laissant leurs papiers sous le scellé, et n'emportant qu'un bréviaire, une bourse et des hardes. Ces ordres furent exécutés avec une précipitation nécessaire peut-être, mais barbare. Après avoir erré pendant six mois sur les mers, sans secours, sans espérance, accablés de fatigue, décimés par les maladies, repoussés par leur ordre même, les jésuites espagnols trouvèrent enfin dans des casemates de la Corse un asile misérable, et un sort peu différent de leur détresse.
Las de toutes les querelles monastiques qui l'occupaient depuis si longtemps, étonné, indigné de leur importance, Choiseul voulut en finir avec elles à tout prix. Il profita de l'accès de colère du roi d'Espagne, et lui proposa une démarche audacieuse, mais définitive. Il l'engagea à demander au saint-siège, d'accord avec la France et Naples, l'abolition complète et générale, la suppression de la société de Jésus. L'histoire de ces négociations remplit entièrement les deux chapitres les plus intéressants de l'ouvrage de M. de Saint-Priest. L'affaire de Parme, la mort de Clément XIII, la réunion du conclave, la visite de l'empereur Joseph II à Rome, l'élévation de Ganganelli, les intrigues du comte de Florida-Blanca et du cardinal de Bernis, les indécisions de Clément XIV, tels sont les faits principaux sur lesquels il publie une suite de renseignements inédits que le défaut d'espace nous empêche d'analyser. Enfin Clément XIV se détermina à céder aux instances menaçantes de l'Espagne. Le 21 juillet 1773 parut le célèbre bref Dominus ac Redemptor. Avant de le signer, Ganganelli avait dit en soupirant:--La voilà donc cette suppression! Je ne me repens pas de ce que j'ai fait... Je ne m'y suis décidé qu'après l'avoir bien pesé... Je le ferais encore, mais cette suppression me tuera... Questa suppressions mi darà la morte.»
Cette prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. Le 22 septembre 1774, l'infortuné Clément XIV expira après six mois de tortures. Personne alors ne douta d'une mort violente, et Rome entière s'écria: «Clément XIV a péri par l'aqua tofana del Peruggia!» Les dénégations vinrent plus tard. Bien qu'il n'accuse personne, M. de Saint-Priest parait convaincu que Ganganelli mourut empoisonné. A l'appui de son opinion, il cite des fragments curieux de la correspondance du cardinal de Bernis.
Chose étrange, les jésuites, chassés de tous les pays catholiques, trouvèrent dans les pays protestants une ressource inespérée. Après nous avoir fait assister aux luttes bizarres de Joseph Il et de Pie VI, M. de Saint-Priest nous montre, dans un dernier chapitre, les membres de la compagnie de Jésus niant la légalité du bref de Clément XIV, en appelant au futur concile, portant fièrement les enseignes d'Ignace à la face des puissances qui les avaient hautement proscrites, trouvant enfin un appui inespéré en Prusse et en Russie, auprès de Frédéric et de Catherine. Tant que les philosophes n'attaquèrent que la religion, le roi de Prusse les avait applaudis et défendus; le jour où ils abordèrent les questions politiques, il les abandonna; il essaya de les neutraliser en soutenant de sa main puissante les restes de la société de Jésus. Quant à Catherine, elle chercha dans les jésuites des auxiliaires politiques. Sa confiance en eux ne fut pas trompée: les jésuites la servirent puissamment dans ses desseins sur la politique. Ce fut dans la Russie-Blanche que se conserva la pépinière de la société. Un homme de talent, reste désormais éteint de ces grands jésuites des derniers siècles, un successeur véritable des Aquaviva et des Luynes, le père Grouber, nommé général de son ordre, se maintint dans les bornes d'une prudente politique. Plus tard, un prosélytisme ardent et indiscret fit bannir les jésuites de l'empire qui leur avait ouvert un si constant asile; mais leur établissement dans le Nord ne leur était plus indispensable. Déjà Pie VII les avait relevés de leur déchéance, et la bulle de ce souverain pontife (Sollicitudo omnium Ecclesiarum), datée du 7 août 1814, en révoquant le bref de Ganganelli, lui donna un démenti formel, et rétablit la société dans toute l'étendue des deux mondes.
Cette histoire, que M. A. de Saint-Priest termine au 7 août 1814, MM. Génin et Libri la continuent, pour ainsi dire, jusqu'à ce jour. La nature même de leurs ouvrages ne nous permet pas de les analyser. Les Lettres sur le Clergé et sur la liberté d'enseignement et les Jésuites et l'Université sont des documents qu'il faut lire. Ce sont des collections d'articles publiés à diverses époques dans les journaux ou dans les revues politiques. MM. Libri et Génin ont depuis longtemps déclaré la Guerre aux jésuites, dont ils signalent les envahissements redoutables, et cette lutte, ils la soutiennent encore avec autant d'esprit que de courage. Tantôt ils attaquent, tantôt ils sont obligés de se défendre. Ces deux volumes ne contiennent donc pas une histoire grave, impartiale, complète de la congrégation de Jésus, depuis son rétablissement par Pie VII; mais on y trouvera, quelque opinion que l'on professe d'ailleurs, tous les éléments de cette histoire; une masse de révélations curieuses qui n'ont pas été démenties, et un certain nombre de passages qui rappellent les plus heureuses inspirations de Pascal et de Voltaire.
Les Jésuites et l'Université se divisent en trois parties. Dans la première, M. Génin examine le tort que les jésuites font à la religion; la seconde énumère leurs attaques contre l'Université, et la troisième a pour titre l'Enseignement des Jésuites.
M. Libri a traité les mêmes sujets que M. Génin; mais, au lieu de les reproduire en quelque sorte, ses Lettres complètent les Jésuites et l'Université. Elles sont Intitulées: 1º De la liberté de conscience; 2° Y a-t-il encore des jésuites? 3° Les nouveaux casuistes; 4º Les luttes de l'Université contre le clergé; 5º De la liberté d'enseignement.--A cette discussion polémique, M. Libri a ajouté plusieurs documents précieux, entre autres, le rapport fait par Portalis à la chambre des pairs, en 1827, sur la pétition de M. de Montlosier.