N'est-ce pas encore aujourd'hui le cas de dire avec Olivier de Serres et dans son langage naïf: «On laisse le cultivement de la terre à de pauvres ignares, d'où vient qu'elle est si souvent adultérée.» Oui, il est temps que l'agriculture soit estimée ce qu'elle vaut, et qu'elle compte pour quelque chose dans les intérêts et les destinées du pays. Elle est loin de nous, il est vrai, l'époque où, dans le royaume de France, la libre circulation des grains était interdite, et où Paris pouvait mourir de faim sans que le Limousin pût venir à son secours et le faire participer à son abondance. Aujourd'hui, il n'y a plus de barrières de douanes, mais il y a encore ignorance, et c'est surtout l'ignorance qu'il faut combattre; quoi de plus affligeant, en effet, que de voir une source aussi immense de richesses nationales périr entre les mains qui devraient les faire valoir! La superficie de la France est de 52,700,279 hectares, consacrés, dans les proportions suivantes, aux divers genres de culture:
Terres labourables 25 559 152 hectares.
Prés 1 831 621
Vergers, jardins 643 698
Cultures diverses 951 934
Landes, pâtis, bruyères 7 799 672
Étangs, mares, canaux d'irrigation. 209 431
Bois 7 122 315
Vignes 2 134 822
Forêts 1 209 133
Total des superficies imposables. 50 765 078 hectares.
Ce tableau fait comprendre l'intérêt de premier ordre qu'il y a à améliorer la culture des terres labourables; leur superficie, qui s'est légèrement accrue par le défrichement des terres incultes et des bois, doit suffire à la nourriture d'une population qui va sans cesse en augmentant. Nous devons dire du reste que les progrès de l'agriculture, quoique lents, ont permis déjà de subvenir avec la même quantité de terres en culture, aux besoins de trente-quatre millions d'habitants, là où il y a un demi-siècle vingt-cinq millions d'individus vivaient misérablement. A quoi donc a tenu ce progrès? Nous n'hésitons pas à dire que c'est à la division des propriétés, qui a fait qu'il y a eu un intérêt attaché à chaque parcelle de terre, et un intérêt d'autant plus vivace, que le propriétaire n'a souvent pas d'autre moyen d'existence. Nous savons que beaucoup d'économistes, et surtout les économistes anglais, se sont élevés avec force contre ce morcellement indéfini des terres. Nous savons qu'un réformateur moderne, frappé des inconvénients que présente en réalité la culture morcelée, a proposé de vastes associations agricoles, où chacun conserve son intérêt propre, tout en concourant au bien-être de tous. Nous sommes loin de regarder la division extrême des terres comme exemple d'inconvénients, et nous serons les premiers à appeler sur ce point de sages réformes. Mais nous disons que le premier résultat de la propriété est d'attacher l'homme au pays, de faire qu'il ne passe plus indifférent au milieu de ses semblables, car il peut se dire avec orgueil qu'il n'est point un membre inutile de la grande famille, que lui aussi il travaille pro aris et focis; et ce sentiment de dignité qui l'ennoblit à ses propres yeux le moralise et le rend ami de l'ordre et du progrès. Quant à la culture en commun, sans pousser le système jusqu'à la création d'un phalanstère, nous dirons qu'il existe en France une localité où les habitants ont mis en commun tout ce qu'ils pouvaient mettre sans renoncer à leur propriété, à leur individualité. Leur territoire, considéré comme appartenant à un seul, a été couvert d'un réseau de routes si admirablement tracées, que chacun peut arriver à son champ directement. Au moyen d'un fonds commun, ces chemins sont toujours entretenus en parfait état de viabilité. Cette localité, c'est celle que M. de Dombasle a illustrée, c'est Roville, et c'est une des plus riches de France.
Les efforts d'hommes instruits et dévoués pour populariser la science agricole n'ont cependant pas été tout à fait infructueux, nous serions injustes de ne pas le reconnaître; un fait seul suffira d'ailleurs pour le prouver. Dans les temps où la plus aveugle routine condamnait les terres à rester en jachères ou à se reposer, comme on disait alors, une année mauvaise amenait une famine et des décès multipliés. Maintenant que le système des assolements est mieux entendu, qu'on a multiplié les prairies artificielles, introduit dans la culture les plantes pivotantes propres à la nourriture des bestiaux, cultivé en quantité la pomme de terre et la betterave, on offre à l'homme et aux animaux une nourriture plus variée, produite par des plantes que ne peuvent pas frapper à la fois de stérilité les mêmes intempéries des saisons, et des lors les grandes famines sont presque impossibles. Ainsi les disettes de 1789 et 1793 sont moins redoutables que celles de 1812 et 1817, et ces disettes ne sont plus que des chertés en 1830 et 1831.
Que faut-il donc à l'agriculture pour progresser? Il lui faut encore, nous devons le dire, bien des choses, dont nous allons indiquer quelques-unes en passant. D'abord le crédit foncier. Une des plaies de l'agriculture en France est le système hypothécaire: beaucoup de bons esprits se sont préoccupés de cette grave question, et se sont apitoyés sur le sort des infortunés cultivateurs rongés par les dettes hypothécaires: on a proposé, pour remédier à ce mal, un grand nombre de remèdes qu'il n'entre pas dans notre cadre de développer en ce moment.
Ensuite l'instruction pratique. Une des améliorations le plus vivement réclamées est la création de fermes-modèles dans tous les grands centres agricoles du royaume, où viendraient se former des jeunes gens qui, recevant là une instruction spéciale, substitueraient avec discernement les nouvelles méthodes à la routine. La France peut devenir le grenier de l'Europe; mais il faut que l'agriculture y soit honorée et appuyée, que les encouragements et les récompenses aillent chercher l'homme qui laboure lui-même son champ, aussi bien que le riche agriculteur qui améliore sur une grande échelle.
Une réforme à faire marcher de front avec celle du système hypothécaire est l'abolition de l'impôt du sel appliqué aux besoins agricoles C'est la une des graves questions où se trouve engagé l'avenir de l'agriculture. En effet, qui ne sait l'influence du sel sur la graisse des bestiaux? Là où la mer a pris soin, en se retirant, de laisser du limon salin, se trouvent les prés les plus beaux et les plus fameux bestiaux de France. Cette reforme se réalisera tôt ou tard, car l'agriculteur, l'économiste et le consommateur la réclament également.
Enfin, ce qui manque encore à l'agriculture, ce sont de bons instruments pour la culture et les récoltes. Nous avons à examiner aujourd'hui si les machines présentées à l'exposition cette année ont fait faire un grand pas à la science pratique qui occupe aujourd'hui tant de bras en France.
Commençons par signaler l'absence de l'homme qui a le plus fait pour l'agriculture, d'un homme que la mort a enlevé il y a peu de mois, et qui, à toutes les expositions précédentes, tenait le premier rang parmi ceux qui s'occupent de la science agricole. M. de Dombasle avait établi à Roville une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés, et on y venait de loin; et même des pays étrangers, entendre le bienveillant et savant cultivateur, admirer ses créations et acheter ses instruments. Il n'avait pas laissé une seule partie de l'agriculture en arrière: tout, depuis la charrue qui ouvre le sillon où le blé doit germer jusqu'au moulin qui doit le réduire en farine, depuis la plantation de la betterave jusqu'à sa transformation en sucre, avait été l'objet de ses études et de ses heureuses combinaisons. Il est mort; mais, après lui, de nombreux élèves conservent ses traditions, et améliorent dans tous les pays du monde la culture et le sort des cultivateurs.