Les matières premières dont sont composées toutes les étoffes sont la laine, le lin, le chanvre, le coton et la soie.

Il y a trente ans, la France était encore tributaire de l'Espagne et de l'Angleterre, pour la plus grande partie de ses lainages. Les troupeaux français ne produisaient que de la laine courte; et l'agriculteur, malgré tous ses soins ne pouvait arriver à naturaliser en France les magnifiques troupeaux mérinos qui avaient fait, dans un autre temps, la fortune des éleveurs espagnols, et qui, plus récemment, étaient devenus pour l'Angleterre une des branches de commerce les plus étendues. Mais sous la restauration la production de la laine et la fabrication des étoffes dont elle est la base, prirent une grande extension. La France, qui jusque-là était pauvre en laine lisse ou propre au peigne, et ne fournissait que de la laine courte ou cardée, commença à produire, à force de soins et de talents, des laines peignée. Dès 1819, Ternaux exposait un tissu mérinos de belle qualité, composé d'une chaîne en laine peignée et d'une trame en laine cardée. Mais cette laine était chère, et la fabrication de l'étoffe se faisait à la main; double inconvénient pour le prix d'une part, et d'autre part, parce que l'étoffe ainsi fabriquée était sujette à se barrer à la teinture. Mais ce second inconvénient a disparu depuis que les trames sont filées à la mécanique. L'alliance de la trame et de la chaîne permit de varier, pour ainsi dire, à l'infini la matière des étoffes. Ainsi, avec une trame en laine lisse et une chaîne en coton, on obtint l'étoffe appelée poil de chèvre: avec une trame en laine lisse et une chaîne en soie, la popeline; avec une trame en laine cardée et une chaîne en coton, la circassienne, etc.

Les principaux centres de fabrication des draps sont Elbeuf, Sedan, Louviers, Reims, Abbeville et le Midi; et quels progrès n'aurions-nous pas encore à signaler dans cette fabrication, depuis que la science et la mécanique ont prêté leur appui à l'industrie? Ainsi la tondeuse de John Collier fait toute une révolution dans la préparation, dans le fini, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans l'aspect des draps. L'apprêt à la vapeur leur donne un aspect plus agréable, dispose les fibres laineuses dans un ordre plus régulier. D'un autre côté, la chimie arrive avec son arsenal de produits propres à la coloration des étoffes. Un de nos premiers savants, M. Chevreuil, fait servir à la fabrication générale les étoffes suivies qu'il a faites aux Gobelins. MM. Merle et Malartie font des essais pour substituer la teinture au bleu de Prusse à l'indigo, et affranchir ainsi la France d'un tribut considérable.

Mais, le croirait-on? ce qui met des bornes au progrès dans cette fabrication, c'est que tous ou presque tous nous nous servons de nos tailleurs comme intermédiaires entre les fabricants et nous. Nous n'avons ni la finesse, ni la solidité, ni le bon teint que nous payons? Les tailleurs ne tiennent pas à avoir des draps superfins, parce que le prix des habillements est tel, qu'ils ne peuvent plus l'élever.

Louviers et Elbeuf se sont de tout temps disputé la suprématie qui, depuis déjà longues années, penche du côte de cette dernière ville. Sa position au bord de la Seine, sa proximité de Rouen, sont des avantages que Louviers voulait contre-balancer au moyen de ce fameux embranchement de chemin de fer qui a déjà amené quatre fois à la porte de la chambre des députés le représentant de ses intérêts.

Quant à Sedan, il a dignement soutenu sa vieille réputation. Ses draps nous et de hautes couleurs, ses satins, ses cachemires sont, comme toujours, ce qu'on a fait de meilleur en ce genre. La liste des exposants de Sedan, à la tête desquels se trouve le ministre actuel du commerce, est nombreuse, quelques-uns, et entre autres M. E. de Montagnac, ne se sont pas bornés à la sévère couleur noire: ce dernier a exposé un assortiment complet de nouveautés pour pantalons, dont le tissu nous a paru réunir régularité, finesse, élasticité et solidité. C'est un heureux début pour un nouvel exposant.

Après les draps, une des branches les plus importantes de l'industrie des laines est la fabrication des tapis. Ici nous retrouvons l'homme qui, depuis longtemps, est à la tête de cette industrie, M. Sallandrouze, dont les magnifiques produits ne le cèdent pas cette année, pour la vivacité des couleurs et la grâce des dessus, à ce qu'ils étaient aux expositions précédentes. Entre ses mains et entre celles des Chenavard et des Couder, le métier est devenu un art, et le bon marche auquel ils sont arrivés, par une distribution intelligente du travail, rend les tapis accessibles à toutes les fortunes; et l'on sait que c'est là, dans nos idées, le criterium du progrès d'une industrie. Nous aimons à constater que, sous ce point de vue, l'usage des tapis jaspés, moquettes, veloutées, tend à se généraliser, et que les dessins, même pour les qualités inférieures, sont de bon goût, et le mélange des couleurs intelligent. En général, rien de heurté dans les lignes, rien de criant pour l'œil, telles sont les qualités remarquables des tapis que nous avons vus à l'exposition, exception faite de la bonté de la matière première. Nous donnons le dessin d'un de ceux dont nous avons le plus admiré la composition et la nuance habile des couleurs. Il sort de la manufacture d'Aubusson. C'est une portière style Pompadour dont le dessin est dû à un habile artiste, M. Jullien.

Les cases les plus brillantes de l'exposition sont, sans contredit, celles des exposants de châles de toute nature, et nous avons reconnu que les châles communs y faisaient tout autant d'effet que les châles les plus riches et les plus soignés. C'est une industrie qui ne date que d'hier, et qui cependant a pris son rang parmi les plus importantes et les plus suivies. C'est qu'elle répond à un besoin de luxe et de confort qui, des classes opulentes, a atteint d'abord la bourgeoisie aisée pour descendre jusqu'aux fortunes les plus médiocres. Un châle est une des premières nécessités de la vie; et les fabricants ont dû arriver à confectionner les plus merveilleux tissus à des prix qui étonneraient l'Indien passant dans sa cabane la moitié de sa vie à faire de ses mains un véritable cachemire. De 1819 à 1827, un homme dont on retrouve le nom partout où il est question de tissus, Ternaux, arriva à produire, à filer et à tisser le duvet de cachemire, ce produit délicat extrait des toisons des chèvres du Thibet. Et encore on a commencé par le travail à la main, pour y substituer à la longue le travail mécanique. On imita la méthode indienne ou le procédé de l'espoutinage. Dans ce procédé, la main de l'homme fait tout, confectionne le tissu, passe les nuance et varie le couleurs. «C'est, dit un publiciste, la perfection de l'ignorance en mécanique, la merveille de l'enfance de l'art.» Ce procédé grossier présente cependant un avantage que n'ont encore pu atteindre les machines, c'est que le châle dont chaque fil est assujetti isolement ne peut se débrocher. La méthode actuelle est le tance. Les fils formant les dessus du tissu sont fixés d'abord par un nœud, et ensuite découpés. Le tissu est moins solide, mais un châle qui, venu de l'Inde, vaudrait trois à quatre mille francs, se fait en France pour quatre cents francs au plus.

Si nous n'avons pas imité les Indiens dans leur manière de travailler, le goût, la mode ont forcé nos fabricants à se servir de leurs dessins uniformes et un peu monotones. Le genre indien a d'ailleurs donné naissance à des produits de qualité meilleure, et qui ont contribué, par leur bon marché, à répandre ce goût dans les classes les moins aisées. Ainsi, M. Ajax, à Lyon a confectionné des châles ressemblant aux indiens, avec des déchets de soie mêlés à de la laine ou du coton. A Nîmes on fait des châles bourre de soie, les lacaux, les thibets, etc.

Une réaction s'est cependant opérée, dans ces derniers temps, dans les formes de dessins. On se rappelle le magnifique châle ispahar dessiné par M. Couder, qui a figuré à l'exposition de 1834. Cet habile artiste a découvert, par un travail de patience et en décomposant les dessins indiens, que si les contours en étaient constamment anguleux, sans présenter aucune forme arrondie, cela tenait à l'imperfection et à la grossièreté de leur mode de travail. En partant de cette découverte, il a donné de véritables dessins indiens, mais à contours doux et non heurtés, tels que nos moyens de fabrication perfectionnée nous permettent de les obtenir, et nous a sortis enfin de ces éternelles palmes croisées dans tous les axes.