Mais si nous sommes dispensé de suivre nos députés à la fête où ils ont été convies, nous devons rendre compte des travaux que, fatigués et haletants, ils poursuivent au Palais-Bourbon. Jamais session n'avait été plus longue, jamais, même au mois d'avril des années précédentes, plus de projets importants n'avaient figuré à l'ordre du jour ou n'y avait-il encore attendu leur inscription. Voilà six mois que nos législateurs siègent, et tout leur fait craindre que la fin de juillet ne les trouve encore à l'œuvre. Susie regardait comme devant être lourds et pesants les enfants conçus dans la canicule; législateur et contribuables ont tout à redouter de séances prolongées jusqu'à cette époque; à la façon dont les projets de chemins de fer viennent se mettre à la queue l'un de l'autre, nous avons lieu de craindre qu'il n'en soit des derniers votes de la Chambre comme des enfants de Susie. D'ordinaire, quand le rapport de la commission du budget était déposé, on s'empressait de fixer le jour de cette discussion finale, et tout au plus accordait-on place à une ou deux lois courtes et urgentes entre les deux budgets. Il n'en sera pas ainsi cette année: il n'est pas un députe qui consente à retourner dans son arrondissement sans y porter un bout de chemin de fer et l'ouverture d'un crédit quelconque. Lyon aura le sien; Bordeaux ne sera pas moins bien partagé; Lille et Calais n'attendront pas plus longtemps; Strasbourg sera parmi les élus; Nantes sera pourvu; Brest verra mettre un terme à ses inquiétudes; Vierzon enfin à lui seul aura trois chemins; si vous voyez quelque lieu oublié dans cette longue liste, dépêchez-vous de le signaler pendant que nos députés sont en verve, et ils ajouteront une, deux ou trois lignes nouvelles, s'il le faut, au partage d'un crédit total, insignifiant pour tant d'entreprises menées de front et qui les fera arriver à terme Dieu sait quand. Appliqué à une ou deux grandes lignes seulement il eût immédiatement doté le pays de quelques grande voie utile au transit ou à la défense nationale; il eût relié nos ports de l'Océan à ceux de la Méditerranée; mais malheureusement on tient d'avantage à relier la majorité au ministère et les électeurs aux élus dont on désire de voir plus tard renouveler le mandat. C'est une faute, et ce qui l'aggrave, c'est que c'est une définitive; il est impardonnable de retomber en 1844 dans les errements de 1842; à cette dernière époque il y avait du moins pour expliquer, nous ne disons pas justifier, une démarche semblable, une dissolution et une réélection prochaines, mais en vérité prendre les précautions d'aussi loin et à la seconde session d'une législature, c'est se tenir sur le qui vive! en plein jour. Quoi qu'il en soit, on doit craindre que la raison ne prévale pas, car il y a trop d'intérêts, et d'intérêts égoïstes qui tiennent à ce que les choses se passent autrement. On donnera donc pour commencer un million au chemin de fer qui en demanderait cent. Ce mode de procéder ressemble assez à celui du père de famille qui à la naissance d'un enfant, va déposer mille francs à une compagnie d'assurance sur la vie pour constituer au nouveau-né une dot quand il sera grand. Le père de famille fait sagement; mais l'État ne devrait pas traiter le pays en enfant.--Cent quatre-vingts députés environ ont signé une déclaration portant qu'ils ne sont intéressés directement ni indirectement, comme actionnaires, commanditaires ou administrateurs nommés ou désignés, dans aucune des lignes proposées en ce moment au vote des Chambres. C'est fort bien; mais l'intérêt d'argent n'est malheureusement pas le seul qui déteigne sur la boule qu'on est appelé à mettre dans l'urne, et l'intérêt de réélection et le besoin de complaire à tout prix à ses commettants agissent souvent sur tel homme qui saurait se tenir en garde toute préoccupation pécuniaire. Tout compte fait, nous préférerions donc à la déclaration que l'on signe, un engagement de demeurer sourd à toute influence locale et de ne voter que deux grandes lignes en concentrant sur elles toutes les ressources.
C'est le parti que la Chambre vient de prendre pour des travaux à opérer dans nos ports marchands. Elle a voulu que le Havre, Marseille et Bordeaux fussent immédiatement mis en état de satisfaite aux besoins de notre marine commerciale et elle a rejeté les crédits demandés pour les ports de Bauc et de Martignes, qui plus tard auront leur tour,--Le port du Havre ne sera pas seulement agrandi, il sera encore fortifié. Un crédit a été voté pour que son état de défense, aujourd'hui si pitoyable, soit amélioré.
Après un délai calculé et quand la certitude a été bien acquise que l'ordre du jour de la chambre des députés ne pourrait plus admettre d'inscription nouvelle, M. le ministre de l'instruction publique s'est senti le courage de porter au Palais-Bourbon le projet sur l'enseignement secondaire adopté ou plutôt bouleversé au Luxembourg. M. Villemain, comptant ses meurtrissures, a trouvé que le nombre en était bien honnête pour une session. C'est donc, nous le répétons, uniquement pour la forme que le ministre a fait cette présentation. Mais force lui a été de rédiger un nouvel exposé des motifs, et, dans cette préface, l'œuvre de la chambre des pairs, qui la suit, se trouve, pour qui sait lire, dénoncée à la chambre des représentants du pays; nous disons pour qui sait lire, car le courage de M. Villemain ne fait jamais éclat; son énergie doute d'elle-même, et elle a bien raison. C'est une position toute nouvelle, que celle d'un ministre venant présenter une loi et faisant comprendre qu'il la désapprouve.--Pendant que le grand maître de l'Université vient déposer sur le bureau de la Chambre ses timides doléances, son plus fougueux adversaire parcourt quelques-uns de nos départements, et reçoit, dans les palais épiscopaux, des ovations pour la campagne qu'il a faite et pour les victoires qu'il a remportées tout en feignant de demeurer victime. A Lyon, on félicite M. de Montalembert «d'avoir eu le courage de professer hautement la foi catholique, au milieu des représentants d'une nation dont la majorité est catholique.» Ce n'est pas obligeant pour la chambre des pairs, qui, en vérité, n'a rien fait pour être excommuniée.--On voit, en même temps, le clergé inférieur, dont M. Persil avait fait remarquer le calme au milieu de l'émotion passionnée que montraient plusieurs prélats, être subitement mis en mouvement dans tous les diocèses dont les évêques ont protesté contre le projet de loi sur l'enseignement secondaire, et signer des adresses pour féliciter leurs supérieurs de leur opposition. La dépendance où se trouvent les curés, le pouvoir qu'a le chef d'un diocèse de briser l'ecclésiastique qui ne prend pas l'expression de son désir pour un ordre, ôtent, on le sent, beaucoup de leur signification à ces démonstrations nouvelles. On a fait observer, avec raison, que les prélats qui n'ont pas protesté pourraient, à l'aide d'injonctions semblables, obtenir de leurs subordonnés des félicitations tout aussi unanimes pour leur abstention. Qu'est-ce que cela prouverait? Précisément tout aussi peu que prouvent aujourd'hui les adresses contraires.
La chambre des pairs vient de voter le projet de loi sur le recrutement de l'armée, précédemment adopté par la chambre des députés. On ne s'attendait nullement à voir cette assemblée exiger la constitution d'une réserve sérieuse, telle que la proposait, en d'autres temps, M. le maréchal Soult; sur ce point, l'opinion publique n'aura pas été trompée dans ses conjectures; mais le ministère paraissait s'attendre au rejet de tous les amendements et de ce côté, il a éprouvé un mécompte qui le forcera à rapporter de nouveau ce projet au Palais-Bourbon. On a adopté un amendement qui consiste à exempter du service militaire celui dont le frère est sous les drapeaux comme remplaçant. Cette disposition, qui n'a pas été insérée dans le projet, était écrite dans la loi de 1832.
L'attaque du Maroc contre nos troupes devrait au moins nous valoir d'être dispensés d'entendre d'interminables dissertations sur la question de savoir si nous aurons la guerre avec l'empire. «Nous l'avons de fait,» comme dit le général Lamorandière dans son bulletin, et la guerre de fait aussi la plus incontestable comme aussi la plus meurtrière que nous connaissions. Le gouvernement, du reste, ne paraît pas partager les doutes, les destructions, les incertitudes de nos discuteurs politiques; le Moniteur a aussitôt publié une note pour annoncer que le roi venait de décider que M. le prince de Joinville porterait son pavillon de contre-amiral sur l'un des vaisseaux de l'escadre d'expédition, et se rendrait avec son vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments légers, en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.
La guerre étant déclarée, nous ne rappellerons ce que nous disions précédemment sur l'extension des opérations militaires dans tous les sens, que pour demander que l'action se concentre sur les points où la lutte est engagée, et pour qu'on n'aille pas chercher la guerre à l'est comme on se trouve l'avoir à l'ouest.
Les nouvelles de Montevidéo se sont succédé à peu de jours de distance. Un Français nommé François Subescasse, qui, à aucune époque, n'avait pris les armes, a été saisi de force, dans les environs du Montevidéo, par les soldats du général Oribe et entraîné au camp. «Là on a voulu l'enrôler dans les troupes argentines, dit le National montevidéen. Arrivé au quartier-général, il s'est trouvé en présence de M. Pichon, auprès duquel il s'est empressé de solliciter aide et protection. Pour toute réponse, le consul lui a tourné le dos.» Jeté en prison, le sieur Subescasse a trouvé moyen de s'échapper, et il est revenu à Montevidéo faire et signer au secrétariat du général Paez, une déclaration où ont été consignés ces faits et plusieurs autres, notamment la présence dans les rangs de l'armée d'Oribe, de Français liés avec M. Pichon, qui les laisse porter la cocarde tricolore et ne songe pas le moins du monde à les dénationaliser.--M. le contre-amiral Lainé, qui arrive dans ces parages pour remplacer M. Massieu de Clerval, a adressé aux Français formant la légion étrangère une proclamation qu'on pourrait croire rédigée dans les bureaux du ministère de la marine, car elle réfléchit tous les sentiments que M. de Mackau a récemment exprimés à la Chambre, et renferme une sommation de déposer les armes. Il y a été répondu par une résolution prise dans la journée du 13 mars, ratifiée dans celle du 19 et communiquée le 26 à l'amiral; «résolution disent nos compatriotes signataires, publique, solennelle, unanime et spontanée.» Cette résolution, comme on le pense bien, est un refus formel de déposer les armes pour se livrer eux et livrer les Montevidéens que nous avons ameutés, et qui les ont accueillis et traités en frères, à toutes les fureurs d'Oribe et de Rosas.--Il paraît que des succès assez importants ont été obtenus, en diverses rencontres, par les troupes de Montevidéo. Les succès seraient même assez marqués pour avoir donné à MM. de Mandeville et de Lunde la confiance d'adresser une note nouvelle à Rosas pour obtenir la levée du blocus et la libre navigation des rivières.
Haïti est aujourd'hui entièrement soulevé contre le gouverneur, le général Hérard Rivière. On répète souvent qu'il n'y a là-dessous aucune rivalité de castes; cependant nous voyons des généraux noirs s'emparer partout des commandements. Au cap haïtien, la présidence est déférée au général Guerrier par une proclamation signée des membres du conseil d'État. Le général Pierrot est invité à se concerter avec lui; le général Lazarre lui est adjoint. Le général Pierrot, se rendant à l'invitation, est entré le 1 mai au Cap, à la tête de 2,000 hommes. Le ministre de la guerre et des affaires étrangères, Hérard-Dumesle, a été arrêté et est gardé à vue. On a signifié sa déchéance de la dignité de gouverneur au général Hérard-Rivière, qui ne compte plus, par suite des défections, que 1,000 hommes à son camp d'Azua. Le général noir Acana a marché sur les Cayes, qui jusque-là étaient demeurés en dehors du mouvement, s'est emparé de la ville le 5 mai et y a commis les excès les plus cruels et les plus révoltants. Huit cents habitants, pour s'y soustraire, se sont réfugiés sur des navires qui les ont conduits à la Jamaïque et dans les îles voisines. Au milieu de tous ces malheurs notre marine marchande sait faire preuve de sentiments humains et généreux.
Mais, après avoir passé en revue tous les événements extérieurs dans lesquels la France ou les Français ont eu un rôle, nous arrivons au séjour, nous devrions dire au passage de l'empereur de Russie à Londres. Les feuilles anglaises, qui ont tenu un journal très exact des faits et gestes du czar, nous ont dit qu'il avait pour principe de ne jamais consacrer plus d'un quart d'heure aux visites particulières qu'il faisait. Il paraît qu'une semaine franche est aussi tout ce qu'il accorde aux États qu'il veut le mieux traiter. Il est bien constant que la réception et la visite ont été plus politiques que cordiales, l'empereur Nicolas lutte avec trop d'énergie et de succès contre l'influence anglaise dans l'Inde et ailleurs, pour qu'un peu de rancune ne vienne pas se joindre, à Londres, à l'estime que, du reste, on ne peut refuser aux souverains qui savent prendre les intérêts de leurs peuples. Mais ces sentiments combinés font aux visités de demeurer froids, et au visiteur de se montrer digne; chacun s'est maintenu dans l'esprit de son rôle. Aux banquets, aux réceptions royales, dont les invitations portaient «pour voir l'empereur de Russie et le roi de Saxe,» ont succédé les courses de chevaux et les revues. Aux banquets, les feuilles anglaises ont remarqué que Nicolas mange très-vite; aux réception, qu'il était plein d'attentions pour la reine Victoria; aux courses, qu'il parlait merveilleusement cheval; et aux revues, qu'il y montait infiniment mieux que le duc de Wellington et que M. Peel. On nous dit bien tout ce qui s'est fait, mais nous aurions plus d'intérêt à savoir tout ce qui s'est dit. Après la revue, où la reine est demeurée dans sa voiture dételée, de peur d'un accident, que sa situation de grossesse avancée eût rendu plus déplorable, l'empereur Nicolas, qui avait pu sourire intérieurement, si nous en croyons l'Examiner, d'une scène de colère burlesque du prince Albert contre les artilleurs et de la tenue peu maritale des dragons, s'est approché de la reine et lui a dit: «Madame, vos troupes très-belles, les miennes le sont moins; mais telles qu'elles sont, elles seront toujours et en toutes circonstances à votre disposition.» Il est bien évident que la reine n'en a rien cru, et que l'empereur n'en pensait pas un mot; mais il y a tout à parier que, dans les conversations particulières avec M. Peel, Nicolas aura été moins complimenteur, sinon plus sincère, et que suivant la croyance des bonnes femmes, les oreilles de la France ont dû plus d'une fois lui remuer.--Enfin, avoir donné lieu à la police d'arrêter un Polonais distingué qui s'était permis, chez un tailleur, quelques plaisanteries à l'endroit d'une culotte destinée l'autocrate; après avoir, par contre, envoyé 500 livres sterling (12,500 francs) à la souscription du bal des réfugiés de Pologne, que l'on n'avait pas voulu ajourner, et sans doute pour montrer qu'il n'éprouvait nul dépit de ce refus d'ajournement; après avoir fondé un prix de course de 1,000 livres sterling (25,000 francs); après avoir laissé 220,000 francs pour les distribués aux domestiques du palais de Buckingham, et avoir acheté pour un million approchant de bagues, d'épingles, de colliers et de toute cette bijouterie courante dont l'empereur gratifie les danseuses, les chanteurs et les auteurs de pièces, Nicolas, qui rend, par ces frugalités, bien lourd et bien rude pour soutenir le rôle de souverain visiteur à Londres, est parti dimanche soir pour Sandwich. Lundi, à quatre heures de l'après midi, il arrivait à La Haye, auprès de sa sœur, la reine des Pays-Bas à laquelle il avait promis de consacrer quarante-huit heures.
La Porte, après avoir longtemps menacé, s'est décidée à agir contre les Albanais. La Gazette d'Augsbourg nous apporte le premier bulletin de cette lutte dans la lettre suivante, de Constantinople, 22 mai: Les 13 et 17 courant, les troupes turques ont remporté deux victoires signalées sur les Albanais. Krischowa a été prise d'assaut après une vigoureuse résistance de la part des révoltés, qui ont eu cent hommes tués et autant de blessés. Il paraît que les troupes turques ont éprouvé une perte plus considérable. Les Turcs ont laissé à Krischowa une forte garnison, et se sont retirés dans leur camp. Omer-Pacha, après avoir battu les Arnautes près d'Uskup, s'est emparé de cette ville. Plus de trois cents Albanais sont restés sur le champ de bataille. Ils ont eu six cents blessés. Parmi les prisonniers se trouvait un des chefs qui a été blessé; on l'a immédiatement fusillé. Toutefois, le foyer de la révolte n'est point à Uskup, mais à Kaliandereh. Les Arnautes y sont en grand nombre. Le pacha n'ose pas les attaquer, car la position est trop avantageuse pour eux. On envoie de nouvelles troupes dans les provinces. La Porte Ottomane a adressé aux ambassadeurs des puissances européennes des bulletins de ces victoires.