Évidemment, il faut être deux pour voyager, comme nous le faisons, sur ces damnés chemins de fer; l'un regarde par derrière, et l'autre par devant; de cette façon, en se communiquant réciproquement ce qu'on aperçoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon cher abbé, vous êtes l'homme des souvenirs; mettez la tête à la portière et tournez-vous vers le passé de notre chemin; moi, je suis plutôt l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui nous mène.»
L'abbé se conforma, sans mot dire, au vœu de son jeune ami, et tourna la tête vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orléans. Mais tout à coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture, frottant ses yeux et se plaignant d'être aveugle par la fine poussière de charbon que sème sur le chemin la fumée noire de la machine. «Quel ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas même regarder devant soi! En vérité, nous voyageons comme deux cartons à chapeaux, ou encore comme deux balles de fusil...
--Saisissante image de la vie! répondit d'une voix apostolique le bon abbé. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveautés, notre sens est offusqué et troublé par la poussière des passions, et nous ne voyons sous leur véritable jour et les choses et les hommes que dans la froide saison des souvenirs et des regrets, c'est-à-dire lorsque nous regardons en arrière?
--Mon cher abbé, si vous n'étiez pas un aussi saint homme, marqué d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec vos comparaisons édifiantes. Je me plains à vous de ne point trouver d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites un sermon.»
Un gros monsieur, coiffé d'un
énorme chapeau, avec une
jeune et jolie dame.
On arrivait à une station. «Dieu soit loué! s'écria Oscar; voici des compagnons de voyage qui nous viennent.»--Un gros monsieur coiffé d'un énorme chapeau de paille, et portant à son bras un vaste panier dont le couvercle était soulevé, d'un côté, par le goulot d'une bouteille, aidait une jeune et jolie dame à monter dans le wagon, et faisait ensuite lui-même sa pesante ascension.--La jeune dame s'était assise dans le coin, vis-à-vis d'Oscar. «Ma bonne, lui dit le gros monsieur, donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la main sur le bouton de la portière...
Oh! le joli petit chien, disait
la dame d'une douce voix en
caressant Van.
Il faut tout prévoir...» La dame se recula, et le petit Van, séduit apparemment par la bonne grâce de cette nouvelle figure, s'élança des genoux de son maître sur ceux de l'inconnue. «Oh! Le joli petit chien!» disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bête. Et cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portière, en répétant; «Il faut tout prévoir... D'abord, au premier choc, je saute en bas, moi!» Puis, s'adressant à Oscar «Ah! monsieur, si au 8 mai, jour néfaste, les portières n'eussent pas été fermées à clef, la France n'aurait peut-être pas en à déplorer autant de victimes... belle invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me traite de pusillanime parce que j'appréhende ce mode de transport... Ah! si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetière Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...»