--A cette époque, dis-je, les voyageurs couraient presque à chaque pas de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa destination.
--Deux ans, cela est fort!
--Oui, deux ans, monsieur... C'était vers l'an de grâce 1580, si ma mémoire ne me trompe point...»
Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un écervelé, des genoux de son maître sur ceux de la dame; ce qui faisait que les yeux noirs de celui-là rencontraient fort souvent les yeux bleus de celle-ci.
«C'était vers l'an de grâce 1589, le coche, tiré par six chevaux, sortit, de Nantes à la tombée de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient enfermés, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs étaient de condition, d'âge et de sexe différents, ce qui formait une réunion fort piquante...
--Pardon, s'écria le gros monsieur, n'avez-vous point éprouvé une secousse?»
Ce disant, il ouvrait la portière.
«Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades réduits in extremis.--Le coche roulait depuis quatre heures au moins, et la nuit était déjà en son milieu, lorsque tout à coup, à la hauteur d'un village nommé Oudon, l'essieu crie et se rompt...»
Comme l'abbé achevait ces mots, une détonation...
Mais avant de continuer notre récit, il nous faut supplier le lecteur de lire avec attention, de relire même au besoin le commencement d'histoire que l'abbé Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580 doivent jouer un rôle marquant dans notre voyage, et l'abbé les reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrêter à ce fatal endroit: «L'essieu crie et se rompt;» et pourtant l'histoire, sans cesser d'être la même, sera nouvelle à chaque fois qu'on la recommencera.--Qui lira verra.