.............. Si vis me fiere, dolendum est Primum ipsi tibi;

ou plutôt, il ne faut pas que le poète prétende à rien; il ne faut pas qu'il s'évertue à calculer à froid ses effets. La spontanéité d'élan, l'enthousiasme, sont les premiers caractères de sa prédestination divine, et il ne saurait nous entraîner qu'à la condition d'être entraîné lui-même, d'être éloquent sans le savoir, d'obéir enfin, en chantant, au besoin instinctif d'expansion poétique qui accentue si mélodieusement la langue du rossignol.

Au lieu de cela, quand nous voyons un maigre jongleur de mots usurper le nom et les allures du poète; quand nous voyons quelqu'un, chatouillé par les appétits extravagants et une vanité mesquine, qu'il peut se faire l'illusion de prendre pour une ambition généreuse, monter sur un tréteau qu'il appellera volontiers un trépied, et faire effort de poumons pour débiter, de là, des sornettes sonores, nous lui disons tout net qu'il se méprend sur sa vocation; et, si ce quelqu'un est une femme, notre pitié sera d'autant plus profonde, notre parole d'autant plus ferme et plus franche, que nous avons plus de respect et de sympathie pour le sexe de la malheureuse qui s'égare ainsi; nous lui dirons: «Comment pouvez-vous abdiquer la modestie, la première des vertus dont vous devez être parée, la moins contestable de vos grâces, pour donner au public le spectacle de votre ambitieuse impuissance? Revenez à la famille, d'où vous n'auriez jamais dû sortir; revenez à vous-même, et n'oubliez pas désormais qu'une bonne et simple femme vaut toujours mieux qu'un mauvais poète.»

Médaillons dessinés d'après croquis et d'après nature.

Nous croyons avoir surabondamment établi que, dans notre pensée, le titre de femme de lettres n'implique en soi aucune acception ridicule ni malséante. Il ne peut y avoir de ridicule, ou plutôt de malheur, que dans les prétentions avortées aux qualités que suppose ce titre, dans la laideur qui grimace pour simuler la grâce, dans l'ineptie vaniteuse qui se guinde pour contrefaire les allures du génie. Après cela, et pour en revenir au préjugé que nous avons rappelé on commençant cet article, observons qu'il soulève une double question:

1° La femme ne perd elle rien, comme femme, à s'aventurer dans la carrière littéraire?

2° La femme a-t-elle l'aptitude nécessaire à la culture des lettres?

La première de ces deux questions est toute de sentiment, et, si nous étions consulté, nous répondrions, sans prétendre formuler en axiome notre manière individuelle de sentir, que, pour nous, une femme de lettres ne vaudra jamais une femme. Qu'est-ce, en effet, que la femme de lettres? Un instrument plus ou moins sonore, qui jette au vent toutes ses impressions, une harpe éolienne dont chaque souffle d'air tire un soupir banal,--sortons de la métaphore,--un cœur sans pudiques scrupules, qui se met en évidence pour se faire lire à tout venant, comme un livre ouvert, dont la main la plus brutale, la plus crasseuse a le droit de tourner les feuillets. Or, tout ceci, nous l'avouons, est pour nous l'image renversée de la femme. La femme, telle que nous la concevons, a besoin d'aimer et d'être aimée; mais elle circonscrit ses affections; elle aura, si l'on veut, ce genre de coquetterie qui est l'expression gracieuse du désir de plaire; mais ses coquetteries d'esprit, non plus que ses coquetteries de manières, ne s'adressent pas à un public tout entier, parce que la femme selon nos idées n'a pas le cœur assez large pour vouloir aimer tout le monde ni être aimée de tout le monde; elle ne s'enveloppera pas dans une pruderie sauvage, et ne cuirassera pas sa vertu d'une humeur maussade; mais elle ne stéréotypera pas non plus sur ses lèvres un sourire également provoquant pour tous, et n'entretiendra pas sur ses joues un invariable courant de larmes sentimentales et mélancoliques; elle aura aussi son ambition; mais si elle réussit à répandre quelque bonheur dans le cercle,--toujours étroit autour de nous,--des intimes qui marchent dans la vie, la main cordialement placée dans les nôtres, son ambition sera comblée.

Y a-t-il, dans la femme de lettres, rien qui ressemble à ce portrait? A la femme de lettres il faut le bruit, la renommée, les hommages retentissants, au lieu des joies paisibles, des douces affections et du bonheur recueilli de l'intérieur. Certaines confidences de cœur, que la femme naturelle (si l'on nous permet ce mot) confiera bien bas peut-être, en rougissant de pudeur et d'amour, à l'oreille de l'être aimé, la femme de lettres les chantera sur tous les tons à la foule indifférente et rieuse;--car il faut que la femme de lettres caresse la foule, attire la foule, amuse la foule; c'est son métier.--Or, s'il nous a toujours semblé affligeant que l'écrivain fût obligé de disséquer son âme, en quelque sorte, pour amuser le public, comment plaindre assez la femme réduite à considérer ses émotions les plus intimes, les plus chastes, les plus délicates, comme une denrée à échanger contre les applaudissements du public, qui dira: pas mal souffert! pas mai pleuré! pas mal prié! ou contre un salaire moins noble, sinon aussi creux? Quel enfer pour celles en qui la pudeur vit encore! Pitié pour les malheureuses!