Quant à la seconde question que nous avons indiquée, à savoir si la femme est apte aux travaux littéraires, cette question est, dès longtemps, affirmativement résolue par des faits d'une éclatante évidence. Lasses de juger les passes d'armes des chevaliers de la pensée, et d'adjuger les prix aux vainqueurs, les femmes ont voulu, à leur tour, descendre dans l'arène. C'était leur droit, et quelques-unes ont conquis, sur ce terrain, une position que nulle critique ne saurait leur faire perdre. Nous allons étudier, dans ses manifestations principales, le mouvement littéraire auquel nos contemporaines ont attaché leurs noms, et nous essaierons d'apprécier le talent de celles à qui une action notable peut être attribuée dans ce mouvement. Nous ne serons ni galant ni détracteur; nous voulons seulement être juste; et si notre critique était aussi éclairée qu'elle sera impartiale et sincère, sa valeur ne serait pas douteuse.
MADAME GEORGE SAND.
A la tête des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un écrivain qui, à n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais tout simplement, à notre sens, un des beaux génies littéraires: qui aient lui sur le monde.
Nous savons combien cette opinion doit révolter la classe si nombreuse des gens décidés à ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le temps où ils vivent; nous savons que les plus modérés ne la considéreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le premier devoir de la critique est une franchise sans réserve, et, dans cette conviction, nous dirons notre pensée tout entière, au risque de heurter violemment certains préjugés, ou, si l'on veut, certaines idées qui ne seront plus peut-être les préjugés ou les idées de demain.
Madame Sand est, selon nous, un de ces poètes dont l'apparition fait époque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de poésie et de vérité qu'elle la physionomie de la société au milieu de laquelle elle aura vécu. Cette société est à la fois railleuse, frivole et sérieuse, sceptique et croyante, matérialiste et religieuse, positive et rêveuse; elle passe facilement du désespoir à l'espérance, de l'abattement aux élans enthousiastes; eh bien! madame Sand est à la fois ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prêtent avec une merveilleuse souplesse à toutes les fantaisies de cette étrange mobilité. Parfois elle blasphème avec la sauvage énergie de Byron, et rit comme lui de ce rire âpre et sardonique qui fait peur; d'autres fois elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rêve comme l'auteur inspiré d'Atala et de René. Au milieu de toutes ces variations, elle ne cesse jamais d'être un grand poète. Nul n'a pénétré plus avant qu'elle dans les mystérieuses profondeurs du cœur humain; nul ne sait prêter aux passions un langage plus émouvant et plus vrai. Nous n'avons rien à dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a admiré les beautés resplendissantes, et sa supériorité, sous ce rapport, n'est pas contestable.
On peut constater dès aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernièrement un écrivain, deux phases bien distinctes dans la vie littéraire de madame Sand; la première a produit Indiana, Valentine, Lélia, Jacques, André, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque, etc; à la seconde appartiennent: Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue profondément ces deux phases, entre lesquelles les Lettres d'un voyageur servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la différence de tendances des deux séries d'ouvrages qui les constituent, et le changement notable qui, de l'une à l'autre, s'est opéré dans la manière de l'auteur. Essayons de préciser notre pensée.
Dans les livresque nous avons rapportés à la première phase, les personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de même, en un mot, ils vivaient d'une vie dont le charme poétique vous enivrait. Ces livres étaient pleins de passion, d'émotions entraînantes; le raisonnement, la dialectique, qui n'ont rien de commun avec la poésie, en étaient bannis. Femme et poète, madame Sand était là sur son terrain naturel; elle était reine. Un jour arriva pourtant où ce rôle parut ne plus lui suffire; après avoir remué, avec la puissance qu'on lui connaît, des sentiments et des passions, elle se laissa aller à la fantaisie de remuer ce qu'on appelle des idées; elle voulut monter en chaire, de poète devenir raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus nébuleuses questions de la métaphysique de la religion, de la politique, et dès lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage de dire, quoi qu'il nous en coûte, qu'en entrant dans cette voie, madame Sand nous semble y avoir fourvoyé une partie de son talent.
Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait généralement parti pour la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a démenti quelque part, dans ses Lettres d'un voyageur, si notre mémoire est fidèle, cette tendance qui n'avait échappé à personne. Là, madame Sand a déclaré, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais eu l'ombre d'une idée dans sa tête ni dans ses livres; qu'en conséquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils ne pouvaient rien conclure. Il est impossible d'accepter, dans ses termes, une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en égard à la bonne foi manifeste qui l'a inspirée, c'est que l'auteur ne s'était peut-être pas rendu un compte exact de la portée de ses écrits, chose assez concevable d'ailleurs, si l'on pense à la fougue passionnée qui devait l'entraîner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour dire avec le poète que ces écrits ne concluent rien, il faudrait faire un effort de bonne volonté semblable à celui que ferait un homme qui, dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la complaisance à ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas visé sans doute à déposer dans ses premiers ouvrages des conclusions philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces conclusions, résultent du mécanisme et des effets des passions mises en jeu dans les créations du poète, y ont été déposées instinctivement, sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs les déduiraient, si elles ne se déduisaient d'elles mêmes.
En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages était vive, pétulante, fantasque, riche de nuances variées; elle avait une certaine âpreté sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalité, lui prêtait un charme nouveau.
Une fois entrée dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasardé de hardiment beau dans la première. Les croyances qu'elle avait si audacieusement sapées d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient à n'avoir pas eu conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou plutôt elle se mit en quête d'un dogme nouveau; mais jusqu'à présent ses recherches n'ont encore abouti à rien. En voulant innover dans l'ordre des idées fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des idées traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces idées, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se tourmente pour les élever à une formule supérieure; et l'on est douloureusement surpris lorsqu'on la voit, après bien des efforts, s'arrêter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donné des noms nouveaux et passablement obscurs à des choses fort anciennement connues.