La plus ancienne et la plus vieille actrice de Paris vient de mourir: elle se nommait madame Baroyer et avait dépassé le chiffre de quatre-vingts ans; madame Baroyer est complètement inconnue au public d'aujourd'hui; dites à ce public nouveau-né: «Eh bien! la mère Baroyer est morte!» Il vous répondra, du plus beau sang-froid du monde: «Connais pas!» Mais les vieux de la vieille, c'est-à-dire ce qui reste des anciens de la révolution et de l'empire, ont tressailli à la nouvelle de ce cette mort; tous les souvenirs de leur jeunesse se sont éveillés; les débris du Caveau et des soupers d'Épicure, les vétérans de la chanson et du vaudeville impérial ont pris le deuil; madame Baroyer, en effet, avait été une de leurs plus spirituelles et de leurs plus aimables servantes; après avoir commencé ses premières armes au bon temps de la gaudriole et de la chanson, elle avait continué de desservir Momus, connue on disait de son temps, sous mademoiselle Montansier, et ainsi de suite, depuis Brunet jusqu'à Tiercelin et à Potier; nous autres même, qui datons notre cours dramatique de la restauration, vous et moi, mes chers contemporains, nous avons entrevu une ride de madame Baroyer; c'était vers 1821, elle fredonnait encore au théâtre des Variétés, dans les rôles de duègnes; et dès ce temps-là, la chère femme paraissait avoir plus de cent ans; vous comprenez, bien qu'elle n'avait pas dû rajeunir depuis.

Enfin elle est morte! et l'on ne dira pas d'elle ce qu'on a dit de la rose; «Elle a vécu l'espace d'un matin.»

Ce n'était plus, dans ses dernières années, qu'une vieille décrépite, presque en haillons. Vous avez dû la rencontrer plus d'une fois, sans vous en douter, sur le boulevard Montmartre, aux environs du théâtre des Variétés, où elle venait de temps en temps rôder, comme on vient revoir le lieu de sa naissance un peu avant de s'en aller à sa tombe. La dernière fois que je rencontrai la vieille Baroyer allant clopin-clopant, je donnais le bras à un vaudevilliste de l'empire, un des deux ou trois qui survivent. «Voici la Baroyer,» me dit-il; puis, s'approchant d'elle, il ajouta; «Eh bien! ma pauvre Broyer, où sont nos chansons et nos amours!--Ils sont bien loin, répondit-elle d'une voix chevrotante, et ce n'est pas avec nos mauvaises jambes que je les rattraperai.--Adieu, ma vieille!--Bonsoir, mon vieux!»

M. Kirsch a pris noblement sa revanche. Vous connaissez les mésaventures de M. Kirsch l'aéronaute; deux ou trois voyages aérostatiques bravement tentés par lui avaient complètement échoué. Tantôt le ballon avait crevé, tantôt il s'était accroché à un arbre, tantôt il avait joué le rôle d'un cheval rétif qui ne veut pas marcher, malgré le fouet et l'éperon. M. Kirsch était au désespoir, et notez bien que le commissaire de police et le public s'étaient montrés pour lui sans miséricorde: une fois le pauvre Kirsch avait vu sa recette saisie comme illicite; une autre fois, les spectateurs mécontents avaient tout brisé, ballon, chaises, tables, portes, et le reste.

Un autre que M. Kirsch se serait résigné à vivre terre à terre; mais M. Kirsch a plus de vergogne que cela; il a recommencé de plus belle, et deux ascensions victorieuses l'ont enfin magnifiquement réhabilité. M. Kirsch, qu'on raillait il y a un mois, est maintenant un homme intrépide et surprenant; il a été aux nues. M. Kirsch cependant tenait à convaincre les plus incrédules; et, l'autre jour, dans son dernier voyage, il est resté près de vingt quatre heures absent, volant à travers les nuées, dans l'immensité. Qu'est devenu M. Kirsch? disait-on. Blessé des injustices de la terre, est-il allé faire un établissement dans la lune; ou bien s'est-il contenté de rendre une visite de politesse à Venus, à Mars ou à Saturne? Madame Kirsch était fort inquiète, et se disposait déjà à chercher son mari dans le ciel et sa banlieue, et à le faire afficher dans toutes les étoiles; tout à coup M. Kirsch a reparu, il était descendu tranquillement et sans accident au beau milieu d'un pré fleuri, à quelques lieues de Paris, jouissant de son triomphe.

Un journal a raconté que madame Kirsch s'était aperçue qu'en partant son mari avait oublié sa bourse; madame Kirsch en témoignait beaucoup d'inquiétude; pourquoi donc? Là-haut, certainement, dans le royaume des mages et des étoiles, on se serait fait un vrai plaisir d'héberger gratis un si vaillant et si habile aéronaute; et pas une planète, j'en suis sûr, n'aurait eu la grossièreté de lui présenter la carte.

Les journaux nous racontent tous les jours des prodiges de l'autre monde. Hier encore, je lisais ceci dans une de ces feuilles véridiques: «Une femme s'est jetée d'un cinquième étage dans la rue Popincourt; elle en a été quitte pour quelques contusions.» Le lendemain, un autre journal fournissait à ses honnêtes lecteurs le trait suivant: Un couvreur est tombé hier d'un toit qu'il était occupé à réparer. A Aussitôt le concierge de la maison de crier au secours et d'aller chercher le médecin; tandis qu'il courait ainsi, le maçon se relevait et disait: «Ah! ce n'est rien; je vais boire un coup! et il entrait au cabaret voisin, où l'Esculape, en arrivant, le trouva bravement attablé. «Je croyais que de tels miracles ne s'étaient pas renouvelés depuis Sganarelle, le médecin malgré lui, qui vit, comme on sait, un enfant choir du haut d'un clocher, et aussitôt prendre sa course et aller jouer à la fuselle. Si le bon Sganarelle revenait, certes il se trouverait détrôné; vous verrez que bientôt le plus sûr moyen d'être parfaitement ingambe et de se préserver de toute paralysie, sciatique, goutte et rhumatisme, sera de se précipiter tous les matins, pendant un mois ou deux, du haut de la Colonne ou des tours de Notre-Dame.

Si les gens qui tombent sur le pavé d'un cinquième étage ne s'en portent que mieux, il est moins prudent, à ce qu'il paraît, de tomber dans l'eau; l'eau en est encore à la vieille routine et noie son monde. On a retiré, cette semaine, de la Seine, vers le pont d'Austerlitz, un pauvre diable, qui venait de s'y noyer; un passe-port trouvé sur lui a constaté que le malheureux s'appelait Parapluie; tout Parapluie qu'il était, il n'en était pas moins trempé jusqu'aux os. Atroce ironie!

Hâtez-vous! la Sirène va clore ses chants! hâtez-vous! Antigone va plier bagage. M. Roger, de l'Opéra Comique, prend son congé, et force ainsi la Sirène à se taire; l'Odéon ferme ses portes pour toute la canule et met Antigone au frais pendant les mois de juillet et d'août, pour la retrouver à l'automne parfaitement conservée.

Exposition des Produits des Manufactures de Sèvres,
des Gobelins et de Beauvais.