En 1738, le marquis de Fulvy, gouverneur du château de Vincennes, employa toute sa fortune à le fondation d'une manufacture de porcelaine. Elle resta à Vincennes jusqu'en 1750, époque où les fermiers généraux en devinrent propriétaires. Alors ils firent bâtir la grande manufacture que l'on voit aujourd'hui à Sèvres, et ils y transportèrent l'établissement fondé par le marquis de Fulvy. Louis XIV acquit cette manufacture en 1759; depuis, elle a toujours fait partie du domaine de la couronne, et a marché de progrès en progrès, sans cesse protégée, surveillée, améliorée par les hommes les plus habiles et les plus spéciaux.
Le nombre des objets exposés aujourd'hui n'est pas considérable, ou du moins ne paraît pas considérable pour les amateurs qui, cette année, ont eu déjà à visiter plusieurs expositions dont les livrets seuls faisaient peur; mais à défaut de la quantité, nous avons ici la qualité: faut-il nous plaindre?
Trois divisions forment l'exposition des porcelaines; ce sont les grandes pièces diverses, les vases et les services de déjeuner.
Et d'abord, nous nous sommes arrêté longtemps devant un grand meuble, dit jardini re de saina, meuble ayant six pieds, portant une cuvette hexagone, et dans son milieu une grande jatte à fleurs. Il est composé et exécuté entièrement par M. Hyacinthe Régnier. Rien n'égale la richesse de cette jardinière, qui brille par l'originalité de l'ensemble, et à laquelle le goût le plus sévère ne pourrait reprocher que le manque d'harmonie dans les détails. On y remarque les portraits de Tournefort, de Varron, de Virgile, de Robin, de Théophraste et de Thouin. Ce meuble paraît avoir de la solidité, chose difficile à obtenir avec la porcelaine; les couleurs en sont d'une extrême délicatesse et d'une élégante simplicité.
Le cabinet chinois, meuble en forme d'armoire porté sur une console, fait honneur à M. Léon Fenchère, qui en a composé l'ensemble général et les détails. Les peintures surtout sont charmantes; elles sont exécutées d'après des tableaux à l'huile du M. A. Borget, sur des dessins que ce peintre a faits sur les lieux. Nous citerons parmi les sujets les plus heureux, le bateau de mandarin sur un des canaux de Hottan, faubourg de Canton,--une ravissante vue de Canton,--et la promenade du poète Lil-tai-pé, composition qui plût par le naturel. Les artistes qui ont travaillé au cabinet chinois n'ont fait aucun ornement d'imitation de style chinois, suivant l'avis du Chenavard, d'après lequel «il n'y a pas de mauvais style qui n'ait quelque chose de réellement original, et qui ne soit acceptable avec réserve, quand on ne le mêle pas avec un autre style.» Ce meuble ne pourrait guère être reproduit, car les peintures en font le principal mérite.
Le Guéridon est, sous tous les rapports, magnifique; des grappes de raison peintes forment le cordon qui entoure la table, et qui est coupé à intervalles égaux par des enfants en porcelaine sculptée, placés dans une sorte de conque marine. Le plateau comprend sept vues, une grande et six petites. La première est celle de Saint-Cloud vue des hauteurs de Sèvres; elle est placée au milieu. Les six autres sont celle de Rouen, prise des hauteurs de Sainte-Catherine; de Saint-Germain-en-Laye, prise des hauteurs de Luciennes; de Château-Gaillard, aux Andelys; du pont de Vernon et côte de Vermael, et du château de la Roche-Guyon. Çà et là sont placés en camées les attributs du commerce, de l'industrie et de la navigation fluviale. Le guéridon, tout or et porcelaine, a, dit-on, une valeur de 18,000 fr. Les peintures ont été exécutées par M. Langlade; les ornements ont été composés par M. Leloy, et exécutés par M. Didier. Le pied est fait d'après une composition de feu Chenavard. Comme peinture, le guéridon va presque de pair avec le cabinet chinois.
Cinq tableaux pour un coffret destine à la reine, représentent quelques actes maritimes de. M. le prince de Joinville, sont d'une belle exécution, le coffret n'est pas terminé.
Nous avons remarqué un cadre en bronze et en porcelaine pour la copie de la Vierge au voile de Raphaël, faite sur porcelaine en 1831, par madame Jacotot. Tous les modèles de ce cadre, composés et exécutés par M. Klagmann, produisent un grand effet et rappellent les plus charmants ouvrages de cet artiste. Les bronzes sont de M. Demere. La Vierge au voile, si richement encadrée, doit être donnée au pape par le roi.
Les grandes pièces diverses de cette année l'emportent de beaucoup sur celles que nous avons vues à la dernière exposition; les vases n'arrivent pas à la même supériorité. En général, leur forme est lourde et leurs ornements n'ont pas de caractère.
Un très-grand vase, forme Médicis, a un ensemble sévère. Les fleurs et les oiseaux qui y sont peints sont d'une parfaite exécution; des feuilles de trèfle, d'une couleur et d'un dessin excellent forment un cordon autour du vase, dont les garnitures dorées manquent tout à fait de délicatesse.