Un des caractères distinctifs de notre époque, c'est le désir d'abréger les distances, d'économiser le temps, de faciliter les communications d'homme à homme et de peuple à peuple. Dans ce but, on voit surgir à chaque instant des inventions nouvelles; tout est mis à contribution, la vapeur, l'électricité, la lumière, les gaz.--Un de ces jours on retrouvera la flèche d'Abaris ou le tapis merveilleux des Mille et une Nuits.

Tandis que, pour la plus grande promptitude, sinon pour la plus grande sécurité des voyages, une foule d'esprits inventifs cherchent à enrichir et à multiplier ces prodiges, qui eussent fait pâmer de surprise et d'effroi nos bons aïeux, et crier à la sorcellerie: les locomotives à vapeur, les locomotives électriques, les chemins de fer atmosphériques, etc., et qu'on tente même tous les jours la direction des aérostats, la télégraphie n'est pas restée en arrière. Cette magnifique invention, qui a permis de transporter la pensée et la parole à des distances énormes, presque avec la rapidité de la parole elle-même, paraît sur le point de recevoir de notables perfectionnements;--du moins beaucoup d'inventeurs se flattent d'y parvenir, et quels que soient le fondement de leurs espérances et la portée réelle de leurs tentatives, il n'en faut pas moins y applaudir; car tant d'efforts combinés ne peuvent manquer de produire quelque résultat utile.

Un reproche au système télégraphique actuellement en usage, et qui est reste à peu près tel que les frères Chappe l'ont créé, de n'être pas assez rapide, de ne pouvoir fonctionner la nuit, d'être interrompu par le brouillard et les autres accidents atmosphériques, de n'avoir pas une langue assez concise et assez variée pour tout ce qu'il doit exprimer. Les inventeurs contemporains ont cherché à remédier à ces divers défauts.

La tentative la plus radicale est celle qui consisterait à faire usage des courants électriques. Tous les appareils, toutes les combinaisons actuelles seraient renversées par l'emploi de ce nouvel agent. Rien ne se ferait à l'air libre, à découvert; ce moteur mystérieux, mille fois plus rapide que la parole, prompt comme la foudre et la pensée, retracerait, à des distances incommensurables, par des voies cachées à tous les regards, le message qui lui serait confié.

Mais s'il serait beau d'obtenir un pareil résultat, nous pensons que les inventeurs ne l'ont pas encore obtenu. L'électricité et le galvanisme forment tout un monde encore inconnu dans lequel nos Colombs physiciens posent à peine le pied, et jusqu'à présent la télégraphie électrique nous paraît à l'état de curiosité, sans grande application usuelle possible. Une ligne a cependant été établie par ce système, en Allemagne, je crois. Je ne sais trop si l'Angleterre n'a pas fait aussi son petit essai parallèle à un chemin de fer; mais tout cela n'est encore qu'à l'état d'étude, et ne constitue, s'il nous est permis de parler ainsi, qu'une télégraphie de laboratoire.

La France, mère de cet art ingénieux, a été plus prudente, et sans essayer des l'abord des innovations radicales et fabuleuses, elle s'est sagement tenue dans la voie des perfectionnements. Nous devons tout d'abord mentionner une sorte de télégraphie mobile appliquée à la tactique, que le ministère de la guerre paraissait avoir accueillie avec assez de faveur, et dont un ancien officier, M. Darel est inventeur; mais le télégraphe militaire n'a pas encore figuré, que nous sachions, sur les champs de bataille, et n'a pas même eu, comme l'aérostat de Fleurus, l'honneur de commencer sa carrière et de la terminer en même temps par une victoire.

Le plus grand inconvénient du télégraphe de Chappe consiste dans l'impossibilité de fonctionnel pendant la nuit et les brouillards, qui interrompent souvent ses plus intéressantes communications. Plusieurs systèmes ont été présentés pour y remédier. Deux se sont principalement trouvés en présence, et l'on peut dire qu'ils étaient opposés comme la lumière et l'obscurité; car, dans le premier, le télégraphe se dessine en ombre sur un fond éclairé; dans le second, le télégraphe se dessine en lignes éclairées sur l'ombre du fond. Le débat élevé entre les deux systèmes fut porté devant la chambre des députés à l'occasion d'une demande de crédit pour faire les expériences nécessaires. Le premier fut vivement défendu par M. Arago, le second non moins vivement protégé par M. Pouillet. Enfin un crédit fut voté pour les essais, et l'administration autorisa M. Guyot à établir une ligne, celle de Paris à Tours, je crois, suivant son système. Ce système consiste il éclairer les branches du télégraphe au moyen de feux de diverses couleurs, entretenus au moyen d'un gaz liquide particulier dont la composition était l'œuvre de M. Guyot.

On ne pouvait se dissimuler que la pose et l'entretien de ces feux dans des télégraphes isolés, par les temps d'hiver et d'orage, deviendraient difficiles, et parfois impossibles. Il était également à craindre que les combinaisons de couleurs inventées par M. Guyot ne vinssent échouer par suite des modifications qu'y apporteraient les brouillards et les réfractions atmosphériques.--Un nouvel inventeur se présenta qui crut avoir surmonté toutes ces difficultés. C'était M. Morice, qui, directeur depuis plusieurs années d'une ligne télégraphique, apportait au moins dans l'arène une longue pratique des services et des besoins de la télégraphie. Il proposa donc une nouvelle combinaison d'éclairage des branches du télégraphe, qu'il pensait plus facile, plus usuelle et moins dispendieuse que celle de M. le docteur Guyot. Les propositions du M. Morice ont été accueillies par l'administration. Une sorte de concours a été établi entre lui et M. Guyot, et tous deux ont été chargés d'établir une ligne, dont les résultats comparés formeront la base du jugement définitif.

Mais les inventeurs de télégraphie n'avaient pas encore dit leur dernier mot. Voici M. Ennemond Gonon qui offre un système tout nouveau, fruit de vingt-cinq années d'études assidues. M. Guyot, et surtout M. Morice, conservant les combinaisons de Chappe, se proposent seulement de les rendre lisibles la nuit. M. Gonon modifie entièrement ces combinaisons, et en adopte de nouvelles qui lui permettraient d'expédier une dépêche dix fois plus vite qu'on ne peut le faire aujourd'hui.

D'après les calculs de M. Gonon, qui seraient appuyés sur de nombreuses expériences faites aux États-Unis, les avantages de son système comparé à celui de Chappe seraient considérables. Le télégraphe de Chappe ne produit qu'une centaine de signaux; celui de M. Gonon, quarante mille. Par le premier, il faut cinq et six fois plus de signaux qu'il n'y a de mots dans la dépêche à transmettre; par le second, il en faut cinq à six fois moins. Le télégraphe Chappe n'a jamais donné plus de trois cents mots par jour dans la saison la plus favorable; le télégraphe Gonon expédierait mille mots par heure; et cette rapidité tiendrait non-seulement à la combinaison de des signaux, mais encore à la facilité de ses mouvements.