--Si fait! dit l'oncle Antoine. Seulement, raie Alceste de tes arguments. C'est une invraisemblance hellénique.»
A ce mot irrévérencieux, il y eut un nouveau tumulte. L'oncle Antoine l'apaisa bien vite.
«J'ai une histoire là-dessus,» dit-il.
Alors, il se fit silence; on se resserra autour de son fauteuil; il frappa deux ou trois fois la pincette sur les tisons, et commença:
Tu as entendu ton père, me dit-il, parler souvent du comte de Keraudran? C'était un aimable homme, et j'étais fort lié avec lui... avant la révolution. Nathaniel de Keraudran était bien fait de sa personne, d'un esprit peu commun et d'une instruction rare; seulement, sa tête bretonne avait été douée d'une imagination tellement vive, que parfois on pouvait craindre qu'elle ne dominât sa raison. Les croyances superstitieuses dont il avait été bercé, les vieilles légendes galliques qui avaient entouré son enfance, avaient laissé dans son âme des traces ineffaçables. Un penchant secret l'entraînait sans cesse vers ces idées vagues et mystiques de rapports magnétiques, de puissances cachées et surnaturelles, de pressentiments, de divinations spontanées, enfin, vers toutes ces faiblesses du cœur et de l'âme qui prennent leur source dans les passions exaltées d'une imagination poétique et rêveuse. Malgré cela, et peut-être même à cause de cela, Keraudran était un homme remarquable. Sa conversation était spirituelle et vive, son caractère égal, son cœur sensible, son amitié dévouée. Nous fûmes presque inséparables!
Nathaniel de Keraudran était fiancé avec Mathilde de Larcy, charmante enfant gâtée de dix-huit ans. Il l'aimait comme un fou, et franchement Mathilde était faite pour tourner la tête la mieux organisée. Vous me dispenserez de vous décrire ses superbes cheveux noirs, ses grands yeux bleus, son teint blanc et rose, et surtout l'inexprimable vivacité de sa physionomie, qui semblait si bien d'accord avec les mille petits caprices charmants qui faisaient à la fois le bonheur et le tourment de mon pauvre ami. Ils s'aimaient comme deux enfants, et devaient se marier dans quelques mois.
Cependant, en approchant de ce moment si désiré, il semblait que Mathilde perdit quelque chose de sa gaieté, de sa vivacité habituelles. Elle devenait rêveuse, et fixait par intervalles sur Keraudran des regards pénétrants, dont l'expression à la fois mélancolique et passionnée excitait ma surprise. Au reste, je l'expliquai facilement par le prochain départ du fiancé, qui devait aller à Rennes dans quelques jours pour préparer leur union.
Je ne pus m'empêcher de lui en dire quelques mots un soir que pendant la promenade, plus rêveuse encore que de coutume, elle avait pris mon bras.
«Vous croyez donc que Nathaniel m'aime! me répondit-elle avec expression Oh! oui, il m'aime comme les hommes savent aimer!... Il m'aime parce que je suis riche et jolie; il m'aime pour le plaisir que je puis lui donner. Le cœur d'une femme vaut mieux que cela, monsieur le marquis! L'amour d'une femme, c'est le dévouement; l'amour d'un homme, c'est l'égoïsme.
--Si vous avez une exception à faire dans cette condamnation générale, répondis-je, vous pouvez la faire pour Keraudran... Je le connais assez pour en répondre.