--Bonne caution! dit-elle en riant. Répondez-vous toujours ainsi l'un pour l'autre? Ce serait comique. Je serais curieuse de savoir si vous feriez honneur à la lettre de change tirée sur vous au nom de Keraudran?

--Essayez!» répliquai-je.

Elle rit encore un moment, puis retomba dans sa rêverie. Quelques jours après, Keraudran partit pour Rennes, et je l'y accompagnai.

Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que Keraudran avait contracté une singulière habitude. Tous les soirs, à dix heures, il envoyait un baiser... à la lune. Je me moquai passablement de lui, et il convint, non sans quelque confusion, qu'il avait promis à Mathilde de remplir scrupuleusement ce devoir.

«A la même heure, me dit-il, Mathilde regarde également le ciel, et nos pensées s'unissent par un lien sympathique, malgré la distance qui nous sépare...»

Je ne pus m'empêcher de rire.

«Vous êtes bien heureux de vous aimer ainsi... Seulement cet astre inconstant et de forme bizarre me paraît assez mal choisi.»

A cette plaisanterie, Keraudran faillit se fâcher pour tout de bon, et nous en restâmes lâ.

Malgré l'impatience de Keraudran, notre séjour à Rennes se prolongeait. Un soir, nous entrâmes dans un café pour passer le temps, et nous nous mîmes à regarder plusieurs individus qui jouaient aux échecs. Keraudran se croyait fort à ce jeu, et il suivit avec intérêt la partie qui se trouvait engagée. Moi, je regardai surtout l'un des joueurs. C'était un homme déjà sur le retour, mais grand et robuste. Sa tête, fortement caractérisée, avait une expression remarquable, et ses grands yeux, abrités sous d'épais sourcils noirs, brillaient d'un tel éclat, qu'il était difficile d'en soutenir le regard. Au reste, il semblait distrait et préoccupé; Keraudran semblait surtout attirer son attention, et il négligeait évidemment son jeu, qui s'embrouillait de plus en plus.

«Enfin, s'écria l'adversaire, je le tiens!»