En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.

Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de l'appartement.

«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me dit-elle aussitôt qu'elle me vit.

Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.

«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?

--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»

Puis elle se mit à rire et rentre.

J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le contenu:

«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.

«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»

Mathilde.»

Dès ce moment, tout devint clair comme le jour, les prédictions du sorcier et la maladie de la fiancée n'étaient qu'une comédie arrangée à l'avance. Il faut avouer qu'elle avait été bien jouée.