Visite au retour des travaux.
La cuisine et la cantine des forçats sont très-simples, ainsi qu'on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine est une petite salle carrée attenante à la salle du bagne et communiquant avec cette salle par une fenêtre. Au fond, près de la fenêtre, on aperçoit un petit cabinet servant de bûcher, un fourneau, une énorme marmite, des seaux, une poêle, tels sont les seuls ustensiles de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une barre de fer. Ce sont les forçats qui remplissent les fonctions de cuisiniers c'est-à-dire qui font cuire des fèves dans de l'eau salée, avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq hommes.
A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte d'entrée, et les forçats viennent par escouades prendre leur ration, consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin par jour. Cette ration, qui s'appelle une carte, se distribue en deux fois. Un demi signifie la moitié ou vingt-quatre centilitres. La mesure est placée sur une planche percée de petits trous, à travers lesquels le trop-plein tombe dans un baquet inférieur. Diverses mesures et une sonde sont suspendues au mur.
La barbe.
Tous les forçats devraient être soumis au même régime, mais ce principe d'égalité absolue est souvent violé: au bagne, nous l'avouons avec peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur arrivée, on enlève aux condamnés, en même temps que leurs habits, tout l'argent qu'ils ont apporté avec eux, et on le dépose sous leur nom dans une caisse instituée à cet effet dans les bureaux du commissaire. D'après les règlements du bagne, un forçat ne doit pas avoir sur lui plus de 5 francs, mais à mesure que cette somme diminue, il peut la compléter en donnant une note de ses dépenses. Ainsi, ceux qui sont riches, ceux qui reçoivent des secours de leur famille ou de leurs complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres sont privés; ils achètent surtout du pain blanc et du ragoût à un marchand fricottier, établi dans l'intérieur du bagne avec une permission de l'autorité supérieure. On en voit souvent qui se régalent le matin de ratatouille, tel est le nom de ce ragoût, sans en offrir à leur camarade de chaîne, que la misère contraint à manger son pain noir sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du riche.
Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots) sont, comme celles de cuisinier, exercées par les forçats qui ont mérité des récompenses. Cette opération se fait dans un coin de la salle commune; un grand fauteuil en bois grossièrement travaillé est destiné aux forçats, qui vont, se laver à une fontaine voisine dès qu'ils sont rasés.
Lorsque les forçats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient à l'État ce qu'il fait pour eux, c'est-à-dire qu'ils exécutent avec soumission et résignation les travaux qui leur sont imposés; il faut que toujours et partout leur conduite soit bonne, régulière, paisible; sinon des châtiments proportionnés aux fautes, aux délits dont ils se rendent coupables ou complices, leur sont infligés avec sévérité.
On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de détenus, la colère, la haine, l'irritation, la vengeance, souvent même le désir de la mort, qu'ils n'usent pas se donner eux-mêmes, font commettre des crimes qu'on n'a pas eu le temps ni la possibilité d'empêcher.
Ces crimes sont jugés le plus tôt possible et sans appel par un tribunal maritime spécial. Les condamnations qui sont prononcées reçoivent leur exécution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois les arrêts de mort, qui maintenant sont soumis préalablement à la décision royale.