Voici l'explication de ces apparences. On lit dans les traités de physique que les couleurs complémentaires sont celles qui, ajoutées à une autre couleur, donnent du blanc. Le rouge est complémentaire du vert, l'orange du bleu, le jaune-verdâtre du violet, l'indigo du jaune-orange. Si donc vous juxtaposez deux Couleurs, A et B, l'effet de cette juxtaposition est de faire paraître les deux couleurs aussi dissemblables que possible. Le phénomène provient de ce que la couleur C, complémentaire de A, s'ajoutera à la couleur B; tandis que D, complémentaire de B, s'ajoutera à la couleur A.
Exemple: Juxtaposez de l'orangé et du vert. Le bleu, étant complémentaire de l'orange, s'ajoutera au vert et le rendra moins jaune. D'un autre côte le rouge, complémentaire du vert, s'ajoutant à l'orange, le vert tirer sur le rouge. Tel est le principe très-simple au moyen duquel on peut prévoir l'effet de la juxtaposition des couleurs, ou de leur contraste; simultané. M. Chevreul examine ensuite avec détail le résultat de la juxtaposition des corps colorés et des corps blancs, des corps colorés et des corps noirs, des corps colorés et des corps gris.
Le contraste successif se distingue du contraste simultané en ce qu'il a lieu quand on considère plusieurs couleurs l'une après l'autre. Regardez pendant quelque temps un papier rouge, puis portez les yeux sur une surface blanche, vous y verrez du vert, qui est la couleur complémentaire du rouge. Depuis longtemps les marchands d'étoffes ou de papiers peints avaient remarqué le fait suivant. Si l'on présente à un acheteur successivement douze ou quinze pièces du même rouge, il trouvera que les dernières ont une teinte verdâtre; mais si, après avoir fait passer sous les veux de l'acheteur cinq ou six pièces rouges, on lui en présente plusieurs qui soient vertes, et qu'il revienne ensuite au rouge, celui-ci lui semblera très-vif et très-pur. Cela tient à ce que l'œil, fatigué de rouge, est très-bien préparé à recevoir l'impression du vert, et vice versa. En un mot, une couleur tend à faire naître la sensation de sa couleur complémentaire. Ainsi, lorsqu'on fixe les yeux sur un carré de papier ronge placé sur un fond blanc, il paraît bordé d'un vert faible; jaune, il paraît entouré de bleu; vert, de blanc-pourpre, etc.
Après avoir exposé ces principes, que nous n'avons pu qu'énoncer brièvement, M. Chevreul passe à l'application. Il examine d'abord le coloris en peinture, et met l'artiste en garde contre les effets de contraste qui tendent a altérer les couleurs du modèle; il prouve que souvent, dans ses retouches continuelles, il ne fait que s'éloigner de plus en plus de la vérité, s'il ne connaît pas la loi du contraste simultané et successif des couleurs: ainsi il saura qu'une étoffe blanche, bordée de rouge, paraîtra nécessairement un peu verdâtre dans le voisinage de la bordure rouge, et il ne mêlera pas du vert au blanc contigu à cette bordure rouge.
Les lois s'appliquent avec plus de bonheur encore à la fabrication des tapis, où l'on produit les couleurs en juxtaposant des fils de nuances différentes, et conduisent l'auteur à donner des conseils aux fabricants de tapis sur le choix des dessins et l'assortiment des couleurs, de manière à produire le meilleur effet possible, sans élever démesurément le prix des tapisseries.
Passant à une industrie moins relevée, celle des toiles peintes, M. Chevreul fait voir que l'ignorance de ces lois a même donné lieu à des procès qu'il a été assez heureux pour terminer à l'amiable. Ainsi un marchand de nouveautés ayant donné des étoffes de couleur unie, rouge, violette et bleue à des imprimeurs pour qu'ils y appliquassent des dessins noirs, se plaignit que les noirs étaient verts, jaunâtres ou cuivrés. Il a suffi au savant professeur de circonscrire ces dessins noirs avec des papiers blancs découpés pour convaincre ce marchand que les dessins étaient du plus beau noir, et qu'il était abusé par un effet de contraste.
Nous ne saurions suivre l'auteur dans ses savantes et poétiques considérations sur l'architecture polychrome des Égyptiens, des Grecs, et les vitraux des églises gothiques. De ces hautes régions de l'art, nous descendrons avec lui dans des considérations plus prosaïques, mais qui nous touchent de plus près. Il s'agit des étoffes pour meubles. Ici le contraste est tout-puissant, car il s'agit à la fois de faire ressortir la couleur du bois et celle de l'étoffe; c'est ainsi que vous emploierez des étoffes violettes ou bleues avec des bois jaunes, telles que ceux de citron ou de racine de frêne; les étoffes vertes avec l'acajou; si votre meuble est en velours cramoisi, alors séparez, le velours du bois par des clous dorés, ou un galon jaune ou noir. Le palissandre s'harmonisera avec le brun, le rouge, le bleu, le vert et le violet.
Le choix des couleurs pour la décoration d'une salle de spectacle est un des problèmes les plus compliqués que puisse se proposer l'architecte décorateur. Créer un ensemble harmonieux à la vue, éclairé par une lumière artificielle, tantôt vive, tantôt ménagée; éviter les contrastes désagréables avec les décors du théâtre et les costumes des acteurs; faire ressortir la toilette des femmes et les peintures du plafond ou du rideau, telles sont les conditions à remplir. Le fond des loges ne devra jamais être rose ou lie de vin, car il donnerait à la peau un aspect verdâtre; le vert pâle, au contraire, fera valoir les carnations rosées, un fond rouge blanchira la peau; le rebord pourra être vert pour s'harmoniser avec le rouge du fond.
Les uniformes militaires fournissent de nombreuses occasions de vérifier les vues de M. Chevreul. L'on ne doit jamais oublier, dans l'assortiment de leurs couleurs, les effets de contraste: le bleu et le jaune, le rouge et le vert, le jaune et le vert, convenablement assortis, sont des combinaisons heureuses et qui ont été adoptées instinctivement dans les différentes armées de l'Europe.
Parmi les uniformes français, M. Chevreul critique celui des cuirassiers, où le retroussis écarlate du 1er régiment, cramoisi du 2e aurore du 3e et rose du 4e, vont mal avec le rouge garance du pantalon.