--Je vous recevrai toujours avec plaisir, citoyen maire; vous pouvez en être certain d'avance.

--Peut-être. Mais, aujourd'hui, les moments sont précieux. Vous donnez asile dans votre château à des ennemis de la république.

--Comment? Vous êtes trompé, citoyen maire, et...

--Non, non; je suis certain de ce que j'avance Vous cachez ici le baron de Larcy et sa fille, qui sont hors la loi. Nos renseignements sont sûrs, et vous le nieriez en vain. Mais avant de venir ici, comme maire, remplir un devoir sévère, bien qu'indispensable, j'ai voulu vous voir encore une fois comme ami, vous prévenir du danger, et vous supplier de vous y soustraire.

--Je vous en remercie bien sincèrement C'est une marque d'intérêt que j'apprécie comme je le dois. Mais ce danger n'existe pas, et...

--Je vous ai déjà dit qu'il était inutile de nier. Soyez persuadé que je ne viens pas ici chercher des renseignements et tirer parti de votre confiance. Je n'ai plus rien à apprendre. C'est pour vous, monsieur de Keraudran, que je viens aujourd'hui. Vous connaissez la rigueur de lois. Or, j'ai pour vous une haute estime. Je sais que vous êtes dévoué aux principes de la révolution, que vous avez pris les armes pour défendre la patrie, et que vous ne seriez pas homme à déserter devant l'étranger le drapeau que vous avez choisi. Je comprends aussi le sentiment qui vous porte à donner asile au baron de Larcy. Ce serait donc pour moi une peine bien vive d'être obligé de vous envelopper dans la même poursuite comme ennemi de l'État, et je viens vous supplier de me l'épargner.

--Comment cela, monsieur le maire? répondit Keraudran. Je sais que le gouvernement de la république ne se fait pas faute aujourd'hui de soupçonner et de poursuivre ses plus fidèles serviteurs. Mais je ne vois pas comment je pourrais me soustraire à une poursuite que rien ne justifie à mes jeux. Ce serait m'avouer coupable, et...

--Pour Dieu! monsieur de Keraudran, interrompit le maire avec une certaine agitation, je vous ai parlé avec trop de franchise pour que ces détours puissent vous paraître encore nécessaires. Le baron de Larcy et sa fille sont chez vous. Je vais faire dans quelques instants une perquisition dans le château; je sais où les prendre; je les prendrai... et je vous arrêterai en même temps comme complice... Je le dois... et je le ferai. Or, l'arrestation, c'est la mort. Eh bien!... faites, quand je viendrai, que les coupables ne soient plus au château... Renvoyez-les. Notre perquisition sera inutile, et nous vous lierons nos excuses.»

Il y eut un moment de silence... de silence terrible pour les deux réfugiés, ou plutôt pour la seule Mathilde, car elle s'était rapprochée de la porte secrète, et, l'oreille sur la serrure, elle avait pu saisir le sens de cette conversation. Le baron de Larcy n'avait rien entendu.

«Je le sais, monsieur le maire, répondit Keraudran; l'arrestation... c'est la mort. Mais je ne redoute ni l'une ni l'autre.»