Nous touchons au terme de la session, et bientôt nos honorables vont être soulagés des soucis parlementaires. Dans quelques jours tout sera dit, les portes des deux Chambres seront closes, les huissiers déposeront leur costume officiel et leur collier; chacun quittera la vie publique et ira se reposer, ceux-ci à l'ombre de leurs pommiers, comme les bergers de Virgile et de Théocrite, ceux-là aux eaux d'Ems, de Spa et d'autres lieux. Il faut avouer que ces messieurs des deux Chambres ont bien gagné le droit de courir ainsi les champs et de prendre un peu de loisir. Voici bientôt huit mois qu'ils sont attachés aux banquettes du Luxembourg et du palais Bourbon, remuant des lois et jaugeant des chemins de fer. Huit mois d'amendements de toute espèce et de discours de toute sorte! Il est bien temps d'échapper à ce débordement d'intarissable éloquence. Aussi plus d'un parlementaire s'est esquivé sans bruit et sans attendre la clôture. Un tiers au moins de la Chambre des députés, anticipant sur les douceurs du licenciement, a laissé aux plus infatigables et aux plus intrépides le soin d'achever la campagne et d'assister aux dernières journées de cette longue bataille parlementaire.

C'est le temps où Paris va entrer dans le repos et l'indifférence. La présence des Chambres l'anime en effet et le tient en haleine; et bien que l'ardeur politique soit partout singulièrement ralentie, les luttes de l'opposition et du ministère, les discussions politiques ou d'intérêt purement matériel, ne laissent pas de donner aliment aux curieux, aux oisifs, aux diseurs de riens, aussi bien qu'aux esprits sérieux et positifs. Le désœuvré trouve à placer son mot sur le ministère, sur la reine Pumaré et l'amiral Dupetit-Thouars, sur l'entente cordiale et sur les compagnies financières, tout comme s'il y entendait quelque chose et était un politique, un diplomate, un habile marin et un grand financier.

Maintenant qui fournira à Paris ce texte de conversations toutes faites et toutes préparées qu'il tire des débats parlementaires et des incidents du gouvernement représentatif en exercice? Vous me répondrez que Paris n'est jamais en état d'abstinence, et que chaque jour lui amène infailliblement son contingent d'aventures, d'événements et de nouvelles; à la bonne heure, mais encore faut-il qu'ils vaillent la peine qu'on s'en occupe; et en vérité nous sommes las d'apprendre qu'un maçon est tombé du haut d'un toit et qu'une diligence a versé au tournant d'une rue quelconque; ce sont là des distractions par trop monotones et qui reviennent trop souvent.

Paris est habitué à ce genre de récréations, et si pendant ces mois de vacances qui vont commencer, vacances publiques, vacances judiciaires, vacances de salons et de polka, il ne lui arrive rien de plus curieux et de plus neuf, je puis affirmer qu'il s'ennuiera copieusement et demandera au ciel de lui envoyer quelque déluge ou quelque peste, pour avoir du moins de quoi causer.

Le ciel, touché de sa peine, ne le gratifierait que d'un ou de deux bons procès criminels, bien compliqués de parricide et d'arsenic, qu'il en prendrait son parti et se déclarerait satisfait.

Il vient de se passer deux événements sinistres qui pourraient bien lui donner cette satisfaction et faire pendant à l'affaire Donon-Cadot et au procès Lacoste. Le premier, tout sanglant qu'il est, n'offre, il est vrai, jusqu'ici, aucun épisode extraordinaire; mais peut-être les curieuses et singulières découvertes arriveront-elles avec le temps et le réquisitoire du procureur du roi. Voici le fait dans toute son horrible simplicité. Un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Eugène Francotte, était épris d'une jolie couturière appelée Sydonie Leroux; Eugène avait demandé la main de Sydonie; mais soit qu'elle n'eut pour lui aucun penchant, soit, comme on le raconte, quelle eût mauvaise opinion de son caractère et de sa conduite, Sydonie avait répondu à la demande d'Eugène par un refus.--Il y a quelques jours, la détonation d'une arme à feu se fit entendre dans une maison de la rue Aumaire; les voisins effrayés accoururent et trouvèrent, gisante sur le seuil de la loge du portier, une jeune fille inondée de sang: c'était la malheureuse Sydonie Leroux; Eugène Francotte venait de lui tirer un coup de pistolet à bout portant; la pauvre fille était mourante On annonce qu'elle est sauvée. Quant à Francotte, son assassin, il s'est brûlé la cervelle, et le coup a réussi; grande perte pour ceux qui recherchent les émotions de la cour d'assises.

Il y avait dans ce malheureux un coin d'Orosmane ou d'Otello: soyez sûrs que Paris eût fait grand cas d'Eugène Francotte et que, malgré la circulaire de M. le garde des sceaux, qui proscrit des mesures de sûreté et de répression contre l'appétit féminin en matière de cour d'assises, la plus belle moitié du genre humain eût assiégé M. le président de demandes, de prières, de grâces et de sourires, il reste à savoir si M. le président des assises, plus fidèle à la circulaire qu'à la galanterie, aurait eu le courage de résister et de dire du ton d'un Rhadamanthe incorruptible: «Non, mesdames, vous n'entrerez pas!»

L'autre affaire est accompagnée d'un détail affreux, qui lui donne, sur l'assassinat de Sydonie Leroux, une épouvantable supériorité. Ce second drame ne commence pas, comme celui que nous avons déjà raconté, par un coup de pistolet, mais par une odeur de soufre et de charbon répandue tout à coup dans les habitations voisines, et donnant l'éveil. On s'interroge, on regarde, on s'inquiète; serait-ce un commencement d'incendie? Les plus alarmés se hasardent, pénètrent dans la maison, forcent la porte du logement d'où part cette épaisse fumée, cherchent, regardent de tous côtés, et aperçoivent enfin,--horrible spectacle!--une femme étendue sans mouvement, le visage couvert d'un masque de drap noir; ils veulent enlever ce masque pour tâcher de donner de l'air à la victime et de la rappeler à la vie; mais il résiste: c'était un morceau de drap enduit de poix, dans lequel une main sans pitié avait emprisonné la tête de l'infortunée. Je vous laisse à penser l'effroi des spectateurs: qui a pu commettre une action si criminelle et si barbare? La femme était seule, abandonnée, et la mort lui avait pris le secret de cette mystérieuse et sombre aventure avec le nom de l'assassin.

Cependant un homme se présentait au même instant chez le commissaire de police; il était pâle et sinistre; là, il déclara qu'ayant arrêté avec sa maîtresse un double projet de suicide, il avait commencé à exécuter ce fatal traité en tuant sa complice, puis, qu'épouvanté de l'action qu'il venait de commettre, il n'avait pas eu la force d'accomplir sur lui-même le même attentat, et qu'il s'était enfui comme un insensé; maintenant qu'il avait un peu repris ses sens, il croyait devoir tout déclarer au magistrat et se remettre entre les mains de la justice. Cet homme se nommait Chevreul, la femme, Sophie Bronne.--Voilà de quoi donner le frisson aux plus insensibles. Nous ne serions pas étonné que, dès à présent, quelque dramaturge renforcé n'eut achevé un drame en sept ou huit tableaux, avec ce titre a faire courir tout Paris et la banlieue, le Masque de Poix.

Au reste, Paris n'a pas le monopole de ces récits criminels, et le Journal de la Haye nous en transmet un venu en droite ligne de la Hollande, et qui ne le cède en rien à tous nos drames de cour d'assises, s'il ne les surpasse. L'héroïne scélérate de ce forfait hollandais se nomme Antonia de Van-den-Burg; elle n'est pas d'une condition très-relevée, puisqu'elle exerçait purement et simplement les fondions de servante d'un épicier. Toute servante quelle est, Antonia, si l'on s'en rapporte au Journal de la Haye, a une grâce charmante et une physionomie des plus agréables et des plus douces; mais cette douceur et cette grâce extérieure cachent une âme atroce, comme on va le voir.