La clientèle de l'épicier était brillante et nombreuse elle se composait des meilleures et des plus riches maisons de la ville. Tout à coup et successivement, des indispositions, ayant toutes le même caractère, se manifestèrent chez la plupart des pratiques de l'honnête marchand. Les médecins appelés et toutes vérifications faites, on reconnut que ces maladies subites avaient été causées par l'usage de certaines denrées achetées dans la boutique du maître d'Antonia Van-den-Burg, et particulièrement du sel et du poivre. On interrogea l'épicier, qui ne put que manifester son étonnement et sa douleur; puis on en vint à la servante Antonia Van-den-Burg, qui se troubla et pâlit. Cette pâleur donna des soupçons au magistrat qui redoubla la vivacité de son interrogatoire, si bien qu'il arracha à Antonia l'aveu d'une pensée infernale, d'un crime sans exemple. Antonia confessa que croyant avoir à se plaindre de son maître, elle avait résolu de s'en venger; or, ce désir de vengeance n'avait trouvé rien de mieux à faire que d'accomplir la ruine de l'innocent épicier; et comment ruiner un épicier, si ce n'est en lui enlevant sa clientèle? Antonia Van-den-Burg avait donc arrêté l'horrible plan que voici: elle mêlait de l'arsenic au sel qu'elle portait aux pratiques, faisant à part elle ce raisonnement diabolique, que les pratiques, se trouvant malades, quitteraient infailliblement l'épicier qui leur vendait cette drogue maudite; à plus forte raison, s'ils en mouraient, le quitteraient-elles. Antonia Van-den-Burg a été immédiatement mise en jugement, et ne tardera pas à passer devant la cour criminelle. Elle n'y jouera certainement pas le rôle de la servante justifiée.

Nous avons eu plusieurs débuts de danseurs et de danseuses. Le premier est celui de M. Toussaint; Toussaint est un nom peu poétique pour un zéphyr; aussi M. Toussaint n'est-il pas un zéphyr, à proprement parler: il n'a qu'une légèreté problématique qui ne menace pas les frises; M. Toussaint est un bon et honnête danseur, voilà tout; n'est-ce pas autant qu'il en faut dans un temps comme le nôtre, ou le danseur est détrôné et ne sert plus guère que de machine propre à soutenir et à faire pirouetter la danseuse; la danseuse, en effet, est seule toute-puissante et souveraine. Qui sait le nom de nos danseurs actuels? Se soucie-t-on même de M. Petitpas, qui défend le plus et le mieux qu'il peut l'ancienne autorité du danseur? En revanche, quels noms éclatants que ceux de Tuglioni, de Fanny Eissler, de Louise Fitzjames et de Carlotta Grisi! je dirai plus: on connaît la plus obscure, qui se cache encore et trotte dans la légion des rats; interrogez l'orchestre: c'est Clémentine, Joséphine, Seraphine, Caroline, Zéphirine. Alphonsine, vous répondra-t-on sans hésiter. Honneur donc aux danseuses, et loin des danseurs!

Aussi, tandis que le parterre de l'Opéra accueillait assez froidement M. Toussaint, il battait des mains au début de madame Flora-Fabri Bretin et de mademoiselle Smirinoff. Madame Flora-Fabri-Bretin porte un nom un peu long et un peu compliqué; il y aurait de quoi s'y prendre les jambes et y embarrasser son entrechat, si madame Flora-Fabri-Bretin dansait sur son nom; mais elle a dansé sur le plancher de l'Académie royale de Musique, et fort agréablement. Madame Fabri-Bretin-Flora a de la grâce et de la vivacité; nous joignons volontiers notre bravo au bravo que les jurés dégustateurs de ronds de jambes ont délivré à madame Bretin-Flora-Fabri. Cette agréable bayadère est Italienne.

Quant à mademoiselle Smirinoff, il n'est pas besoin de dire d'oû elle sort en pirouettant, ni de donner son acte de naissance; cette terminaison off le dit de reste; mademoiselle Smirinoff est du pays des Mensikoff, des Korsakoff, des Ostrogoff, et de tous les off possibles qui fleurissent sur les bords de la Moskowa et de la Newa; et pour peu que vous m'y poussiez, j'avouerai que mademoiselle Smirinoff est première danseuse au théâtre de Saint-Pétersbourg; elle vient visiter Paris en passant, et lui offrir l'hommage de son estime particulière et de son entrechat; après quoi, elle compte bien retourner à Saint-Pétersbourg. Nous aurions volontiers gardé mademoiselle Smirinoff,--qui a du talent, mais puisque Saint-Pétersbourg la réclame, qu'elle y retourne accompagnée de nos encouragements et de notre bénédiction. J'espère que mademoiselle Smirinoff rendra là-bas bon témoignage de notre hospitalité bienveillante.

Frédéric Bérat vient de faire paraître deux nouvelles romances de ces romances comme il les sait faire, douce pensée, tendre mélodie! L'une, intitulée le Marchand de Chansons, est dédiée à mademoiselle Déjazet. Ce charmant petit marchand de chansons chante la gloire et l'amour, la France et la fillette sur les pas de Désaugiers et de Béranger. L'autre a pour titre André et Marie, c'est encore un chant de guerre et d'amour. Frédéric Bérat n'en fait pas d'autre; il a le cœur d'un bon citoyen et le cœur d'un amoureux, deux cœurs en même temps; c'est la compensation de ceux qui n'en ont pas du tout.

Deux vaudevilles sont nés sans grand bruit. Le théâtre du Palais-Royal et M. Bayard sont les pères du premier; le second nous vient du théâtre des Variétés et de M. Deligny. Celui-là se nomme le Billet de faire part, celui-ci le Vampire.

Dans l'un il y a une veuve récalcitrante qui ne veut pas épouser un jeune baronnet; dans l'autre un Allemand qui n'ose pas déclarer sa passion à une donzelle. Le baronnet, pour contraindre la veuve à devenir sa femme, fait annoncer son mariage avec elle par un billet de faire part anticipé, et la compromet en la faisant coucher dans son château, à côté de sa propre chambre, sans que ladite veuve s'en doute. Aussi la veuve finit-elle par l'épouser. Quant à mon Allemand, son silence et sa mélancolie lui valent le surnom de Vampire qui décore l'affiche. Vous devinez bien que ce vampire est le meilleur homme du monde, et que, tout Allemand qu'il est, il finit aussi par un mariage, comme le baronnet de là-haut. Quel vaudeville, en effet, ne finit point par la bénédiction nuptiale? quelques-uns aussi finissent par un petit concert de sifflets; le Vampire et le billet de faire part pourraient peut-être nous en dire quelque chose.

Nous avons nommé plus haut le procès Lacoste. Ce procès, qui avait attiré à Auch beaucoup d'Anglais, de célibataires et de sténographes parisiens, s'est terminé à la satisfaction des accusés, du publie, et, il faut l'espérer, à la satisfaction du procureur du roi, malgré le peu de succès de ses poursuites et de son réquisitoire. Madame Lacoste et son co-accusé ont été reconnus innocents.

Exposition des Produits de l'Industrie.

(11e et dernier article.--Voir t. III, p. 49, 153, 164, 180, 211, 228, 230, 261, 283 et 294.)