Le voyage que fait en Europe Sa Majesté le shah est un voyage exclusivement instructif, qu'elle aurait voulu faire depuis longtemps et qu'elle n'a retardé jusqu'à présent qu'à cause des difficultés intérieures sans nombre contre lesquelles elle avait à lutter continuellement; c'est la première fois qu'un souverain persan sort de ses États, et lorsqu'on songe que c'est pour aller visiter les pays infidèles, on comprendra facilement combien il a fallu à Sa Majesté de force et de volonté pour pouvoir quitter son pays. Mais il est vrai que la Perse est à une époque de réformes que l'on ne pouvait plus guère espérer d'elle, et cette régénération est due, non-seulement à Sa Majesté, mais aussi principalement à Son Altesse Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir actuel, qui est infatigable dans son zèle pour amener sa patrie sur un pied d'égalité avec les pays européens les plus avancés. Le grand vizir tenait à faire voir à son auguste maître la civilisation européenne de près, certain qu'est Son Altesse que lorsque Sa Majesté aura vu l'Europe, elle voudra que la Perse marche sur ses traces. Le roi connaît déjà l'Europe par les nombreuses relations qu'il en a lues et par ce qu'il en a entendu dire; aujourd'hui il va la visiter en détail. Avec un tel roi et un tel premier ministre, nul doute que la Perse va se secouer de la torpeur dans laquelle elle était tombée, et va marcher dans une voie de progrès qui lui procurera bientôt le bien-être matériel de la civilisation.
Son Altesse Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir (sadrazam), est un homme très-connu en Europe, du moins de réputation. Fils d'un membre de la haute cour de justice de Perse, dès sa plus tendre jeunesse Mohammed-Hussein-Khan s'adonna à des études sérieuses, qui devaient appeler sur lui un jour l'attention du chef de l'État. Il y a dix-neuf ans environ, Mirza-Mohammed-Hussein-Khan fut nommé consul de Perse à Bombay, poste très-difficile à cette époque, par suite des différends qui existaient entre la Perse et l'Angleterre. Bientôt la guerre éclata entre ces deux puissances, le consul persan rendit à son gouvernement des services immenses, surtout en faisant donner indirectement à l'armée anglaise des renseignements entièrement erronés sur la Perse et sur le chemin par lequel elle devait y pénétrer. Lorsque les hostilités eurent commencé, le jeune consul fut obligé de quitter son poste de Bombay; mais le gouvernement persan comprit que nul homme mieux que lui pouvait être chargé, dans ce moment critique, d'une mission délicate en Russie; il s'agissait en effet d'amener la Russie et la France à intervenir auprès de l'Angleterre, et d'assurer non-seulement l'intégrité du territoire persan, mais aussi de ne pas permettre la ruine de la Perse, en empêchant l'Angleterre de demander une forte contribution de guerre. Mirza-Hussein-Khan fut donc nommé consul de Perse à Tifflis, siège du gouvernement du Caucase, où la Russie traite toutes les affaires relatives à la Perse; le nouveau consul alla lui-même à Saint-Pétersbourg pour prendre son exéquature, et profita de la circonstance pour poser habilement les bases d'un traité secret qui assurait l'avenir de la Perse.
Un homme aussi capable, une fois les difficultés du moment passées, était appelé à une position plus élevée que celle de consul à Tifflis; en juillet 1839, il fut nommé ministre et plus tard ambassadeur à Constantinople, poste qu'il occupa pendant environ dix années, et où il sut s'acquérir la sympathie de tous ceux qui le connurent.
Rappelé à Téhéran, pour faire partie du cabinet, d'abord comme ministre de la justice, ensuite comme ministre de la guerre, il fut nommé sadrazam (alter ego du roi) il y a quinze mois environ.--Sa nomination au sadrazamat devint le signal d'un changement complet dans l'administration du pays; avec lui arrivèrent les réformes de tous genres et le voyage que le grand vizir a engagé le roi d'entreprendre en Europe, doit avoir pour résultat de rendre ces réformes plus sensibles encore.
Ce n'est pas chose facile que de régénérer un pays tel que la Perse, car là tout est à faire, et ce qui pis est, c'est qu'il s'agit avant tout d'extirper des abus invétérés depuis longtemps et contre lesquels le sadrazam est seul à lutter. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan a donc eu, et a encore, continuellement à combattre un parti rétrograde que l'intérêt personnel ou le fanatisme retient dans les errements du passé, et il faut avoir toute l'énergie et le patriotisme qu'il a pour arriver aux résultats qu'il a déjà obtenus et qui deviendront plus sensibles encore après le retour d'Europe.
Avant de terminer ces quelques lignes, nous donnerons ici le nom des personnages qui forment la suite immédiate qui accompagne Sa Majesté le shah. Savoir:
1. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan (sadrazam), grand vizir et ministre de la guerre.
2. S. A. le prince Ali-Guli Mirza, ministre de l'instruction publique.
3. S. A. le prince Sultan-Murad Mirza, gouverneur général de la province du Khorassan.
4. S. A. le prince Firuz Mirza.