M. Dufaure a pris le premier la parole pour demander la mise à l'ordre du jour immédiate; il a rappelé que c'était par ordre de l'Assemblée que les projets de loi avaient été rédigés, qu'un des membres «qui avaient le plus puissamment aidé à la constitution du nouveau gouvernement», M. Target, avait solennellement déclaré, le 24 mai, au nom du groupe qu'il représentait, qu'il acceptait la solution républicaine résultant des projets constitutionnels en question. M. Leurent, M. Gambetta, M. le vice-président du Conseil, et après lui M. Léon Say se sont ensuite succédé à la tribune, mais malgré les efforts de ce dernier, malgré l'éloquence acérée de M. Dufaure, l'ajournement a été prononcé.
L'Assemblée nationale a discuté cette semaine, en seconde délibération, une question qui intéresse au plus haut degré la prospérité de notre colonie algérienne: nous voulons parler des deux projets de loi ayant pour objet, l'un de constituer la propriété arabe individuelle et d'en assurer la transmissibilité, l'autre d'appliquer à la propriété indigène les règles de notre Code civil. Nous n'entreprendrons pas de résumer ici, même sommairement, les dispositions assez compliquées contenues dans les trente-deux articles composant ces projets de loi; rappelons seulement que d'après la législation, fort confuse du reste, qui régit la société arabe en matière de propriété foncière, les terres restent indivises, tantôt entre les membres d'une tribu, tantôt entre ceux d'une famille, et que les Arabes exercent sur le sol plutôt un droit collectif de jouissance qu'un droit individuel de propriété. Il résulte de cet état de choses de nombreux inconvénients que les lois nouvelles auront pour effet de faire disparaître, il faut l'espérer.
Lorsque ces lignes paraîtront, le shah de Perse sera sur le point de faire son entrée à Paris. Nous ne pouvons anticiper ici sur le récit des fêtes qui auront lieu pendant le séjour de Sa Majesté persane dans la capitale; disons seulement que ces fêtes seront splendides, contrairement à ce qu'avait pu faire craindre un malencontreux dissentiment, heureusement dissipé du reste. Le Conseil municipal, régulièrement consulté, a voté les sommes qui lui étaient demandées à cet effet; l'Assemblée a accordé à son tour un crédit de 350,000 fr. pour le même objet, et grâce à ces ressources extraordinaires, la réception du shah de Perse sera ce qu'elle doit être, digne de la France et de son hôte.
RUSSIE.
Nous avions raison de signaler la confusion des nouvelles relatives à l'expédition de Khiwa, et que certains journaux donnent au hasard, sans avoir une carte sous les yeux, ni la moindre notion sur la marche des colonnes. Le Daily-Telegraph, qui a imaginé il y a plus d'un mois une prise fantastique de Khiwa, trouve de nombreux imitateurs, et beaucoup de ses confrères tiennent à donner des nouvelles quotidiennes d'une expédition dont les chefs ne doivent cependant pas abuser des courriers.
Les feuilles officielles russes ne donnent pas encore de renseignements certains sur les combats livrés aux abords de l'Amour-Daria par les colonnes du Djizak, de Kasalinsk, du Caucase et d'Orenbourg; mais en revanche ils contiennent des détails fort intéressants sur les marches extraordinaires qu'elles ont exécutées au milieu d'incroyables difficultés.
Le détachement de Djizak, sous les ordres directs du gouverneur général de Kaufmann, après avoir gagné assez facilement les puits d'Aristan-bel-Koudouk, se rabattit à gauche pour gagner le plus vite possible les rives de l'Amour-Daria. Khala-ata, une oasis située sur la frontière entre les khanats de Bokhara et de Khiwa, fut donnée comme point de direction. Cette localité se trouve à 140 verstes (la verste est de 1,067 mètres) à l'est de la ville d'Qutchoutchak, située elle-même à 140 verstes sud-est de Khiwa.
La distance à parcourir d'Aristan-bel-Koudouk à Khala-ata est de 175 verstes à travers un steppe aride et sablonneux. La colonne du général Kaufmann, divisée en deux échelons, mit onze jours pour franchir ces 40 lieues, du 23 avril au 3 mai; les 26 et 30 avril furent consacrés, au repos. Sans le concours de l'émir de Bokhara, il est probable que le détachement du Turkestan aurait éprouvé le sort de celui de Krasnowodsk; le biscuit fabriqué à Samarkande n'était pas mangeable et l'émir y suppléa par un envoi des plus opportuns de 1,500 pouds (le poud pèse 16 kilos 38) de farine de gruau et de blé, avec défense à ses employés d'en accepter le payement. Un marchand russe, nommé Gronow, parvint, avec le concours des autorités de Bokhara, à transporter à Khala-ata 2,400 pouds de farine et 1,000 pouds de gruau..
La subsistance des hommes était ainsi largement assurée; mais on éprouva plus de difficultés pour se procurer de l'eau et des fourrages pour les animaux. Les machines à forer permirent toujours de se procurer une suffisante quantité d'eau; quant aux fourrages, ils manquèrent absolument sur plusieurs points, et l'on dut envoyer les chevaux et les chameaux brouter une herbe rare et maigre à plusieurs verstes du bivouac.
Fait digne de remarque et de nature à nous étonner, les chevaux ont mieux supporté les privations que les chameaux, dont beaucoup périrent en route, principalement dans la marche du 28 avril, entre les bivouacs de Tchourk-Koudouk et de Sultan-Bibi. L'état sanitaire de la colonne resta satisfaisant en dépit de la fatigue, des sables et des vents soufflant en tempête. Presque tous les jours on sonnait le réveil à 3 heures du matin; à 5 heures, la tête de colonne se mettait en route, et bien souvent l'arrière-garde, avec son convoi enfoncé dans un sol mouvant, arrivait à destination après minuit. Ceux qui ont fait la guerre et qui ont vu le thermomètre marquer 29 degrés Réaumur à l'ombre, savent ce que souffre une colonne obligée de marcher en plein soleil avec des animaux épuisés et des voitures engagées jusqu'au moyeu dans la vase ou dans le sable.