Le 6 mai, trois jours après son arrivée à Khala-ata, le général de Kaufmann fut rejoint par la colonne de Kasalinsk. On fit l'inauguration solennelle du fort Saint-Georges, dans lequel on installa de suite un dépôt d'artillerie et de génie, ainsi qu'une ambulance pour trente malades.

Les Russes aperçurent autour du fort une trentaine de cavaliers khiwiens qui s'empressèrent de disparaître. Néanmoins, il n'était pas aisé de gagner l'Amour-Daria, distant de moins de trente-cinq lieues. Les dix premières lieues, jusqu'au puits d'Adam-Krilgan, ne présentaient aucun obstacle sérieux; mais de la Outch-Outchak, sur l'Amour, on avait la presque certitude de ne pas trouver d'eau et d'avoir à traverser de véritables mers d'un sable profond.

A cinq lieues de Saint-Georges, une pointe d'avant-garde avec laquelle marchaient les lieutenants-colonels Ivanow, de l'artillerie, et Tichmenew, de l'état-major, fut attaquée par 150 cavaliers kirghiz. Grâce à son énergie et au secours des troupes de soutien, cette petite troupe de quinze hommes parvint à se dégager, non sans avoir eu neuf blessés, dont les deux officiers supérieurs. Cela se passait le 9 mai; des télégrammes postérieurs et dont nous avons donné connaissance dans le numéro du 28 juin, annoncent que le général Kaufmann a pu gagner l'Amour-Daria, et remporter le 23 mai une victoire décisive sur l'ennemi, qui voulait disputer le passage du fleuve. Des télégrammes plus récents annoncent que le mouvement sur Khauki a parfaitement réussi, et que Mohammed-Rachin a livré sa capitale aux Russes; mais aucun rapport officiel n'est encore arrivé; donc les détails dont on assaisonne les dépêches laconiques transmises par le fil électrique ne sont que des variations exécutées par des nouvellistes à imagination.

Voici maintenant des détails sur ia marche des colonnes d'Orenbourg et de Kinderli, dont il a été question dans notre dernier numéro. L'Invalide vient de publier un télégramme du général en chef de l'armée du Caucase, ainsi conçu: «Le colonel Lomakine annonce de son camp de Kitaj, à 65 verstes au nord de Khiwa, qu'avec d'immenses difficultés et par une chaleur épouvantable, son détachement a traversé la steppe d'Oust-Ourt, que l'on supposait infranchissable par une troupe de quelque importance, et opéré, le 26 mai, sa jonction avec la colonne d'Orenbourg aux environs de Kungrad, ville ruinée depuis quinze ans dans une des guerres civiles qui désolent sans cesse ces contrées.

«Le 27 mai, les deux colonnes réunies s'emparèrent de Khodjeili, après avoir battu 6,000 Khiwiens, moyennant une perte insignifiante de deux blessés. Avant le combat, beaucoup d'habitants notables s'étaient rendus au camp russe pour faire leur soumission. Les villes de Kunia-Urgentch, Porsu, Koktchèje et Kisil-Tahir ouvrirent leurs portes.

«Le 1er juin, un violent combat fut livré à l'ennemi, fort de 3,000 hommes avec trois canons, sous les murs de la forteresse de Mangijt. Nous avons perdu 15 hommes, tués ou blessés. La ville a été prise, incendiée et détruite (sic). L'état sanitaire de la colonne est excellent; nous n'avons que peu de malades.»

Enfin, un dernier télégramme du général de Kaufmann annonce qu'à la date du 4 juin, les colonnes du Caucase et d'Orenbourg, sous les ordres du lieutenant-général Werewdine, étaient arrivées à Novyi-Urgentch, à 15 verstes au nord-ouest de Kanki et à une vingtaine de verstes de Khiwa. La nouvelle que Mohammed-Rachin s'est rendu à merci ne saurait donc être révoquée en doute, et il ne nous reste plus qu'à attendre le rapport officiel sur ce fait d'armes important, qui commence à préoccuper sérieusement l'Angleterre. Le péril n'est pas immédiat; cependant le gouvernement britannique suit attentivement les progrès des Russes dans l'Asie centrale. Les relations parlent souvent de trois ou quatre officiers anglais détachés à Khiwa, et qui auraient aidé le khan de leurs conseils.

COURRIER DE PARIS

Si vous êtes un homme de goût, vous allez vous récrier, j'en suis sûr. Comment! encore le shah! Eh oui, encore. Tout a été dit pourtant sur notre visiteur. Depuis quinze jours, il n'y a pas autre chose. On ne parle que du personnage, de sa suite, de ses diamants, de son âge, de ses lunettes. Beaucoup ont célébré ses mots. Tant qu'il vous plaira, mais c'est à recommencer. Voilà bien notre pays. En dehors du sujet à la mode, taisez-vous. Je sais des délicats qui se sont sauvés pour échapper à cette scie. Y réussiront-ils? La chose est douteuse. Le shah ressemble au souci dont parle Horace, qui s'assied en croupe sur le cheval du cavalier et galope avec lui. Il va avec la vapeur, les wagons répandent le shah un peu partout. Nulle différence entre le shah et la coqueluche.

Ne nous plaignons pas trop, puisque le roi des rois contribue à réveiller Paris de sa torpeur et qu'il devient l'occasion de fêtes fécondes. Mais, d'ailleurs, ce Nassr-ed-Din n'est pas aussi barbare qu'on aurait été tenté de le croire. Je vous ai déjà dit qu'il aimait la France. Il fait mieux que d'avoir du goût pour elle; il recherche son patronage; il veut lui ressembler. Il a visité les capitales des autres grands pays d'Europe; eh bien il n'y a que Paris qu'il prenne pour modèle. A peine a-t-il eu mis le pied chez nous qu'il a demandé à ceux qui le recevaient de mettre à sa disposition des ingénieurs, des savants, des artistes et des ouvriers. Et comme un membre du corps diplomatique, un étranger soulignait devant lui l'expression de cette préférence, le shah lui répondit avec une finesse toute orientale: