--Je fais aujourd'hui pour la Perse ce que Pierre le Grand a fait autrefois pour la Russie.
Dès l'origine, on nous avait présenté le voyageur comme une manière de butor couronné et de grossier voluptueux. Il paraît qu'il faut en rabattre. Nassr-ed-Din est un lettré. Il aurait été formé avec une argile semblable à celle d'où a été tiré Saadi. On assure qu'il est ferré sur la chimie sur la physique, plus spécialement encore sur la géographie. Mais vous venez de le voir, il est homme d'esprit aussi.
--Voulez-vous qu'on vous présente aux membres de l'Académie française? lui a demandé le docteur Tholozan, son médecin ordinaire.
--Oui, s'ils consentent à me donner l'un de leurs cuisiniers.
Le mot est presque d'un Français. Chez nos voisins d'outre-mer Nassr-ed-Din en a prodigué du même genre. A Londres, il avait accepté pour cicérone la jeune et jolie princesse de Galles.
--Il est bien regrettable, dit-il, qu'il n'y ait pas deux exemplaires de mon Guide en Angleterre, car j'aurais pu en emporter un avec moi.
On dira peut-être: Ce sont des madrigaux soufflés. Soit, c'est du moins soufflé avec à propos.
Écoutez les Russes, le refrain change. Ce vieillard qui passe en grand apparat à travers l'Europe n'est plus un Dorat en aigrette, mais bien le plus désagréable des touristes. Le shah titube en marchant, mâchonne en parlant, louche en regardant, gloutonne en mangeant. Il porte des lunettes bleues, circonstance bien propre à gâter l'idée qu'on pourrait se faire d'un successeur de Cyrus. Se mouchant de dix minutes en dix minutes, il prend plaisir, comme le don Salluste de Victor Hugo, à faire tomber à tout moment son mouchoir à ses pieds pour le faire ramasser par son premier ministre, qui serait ainsi son valet de chambre en service extraordinaire. Autre trait à ne point passer sous silence. Il est d'une si belle lésine qu'il ne s'entend jamais à donner de pourboire aux lieux où il séjourne. A Moscou, il n'a laissé qu'un don insignifiant pour les pauvres, et encore s'imaginait-il que la somme s'était partagée entre tous les gens de cour qui l'entouraient. A propos des femmes, on ne sait trop que dire. Les prend-il pour des êtres pensants? On a quelque raison d'en douter. En arrivant à Saint-Pétersbourg, au sortir de son Orient, il se hâtait d'emballer les siennes et il lorgnait à peine les grandes dames dont la czarine est environnée.
«On pourrait le comparer à un chasseur du Caucase jetant un rapide coup d'œil aux sujets de sa meute,» dit un chroniqueur de là-bas. Il paraît même que le beau sexe des bords de la Newa a considéré les marques de ce royal dédain comme une insulte. A la vérité, en Angleterre, le voyageur a changé d'allures. Il a daigné aller au bal. Il s'est mêlé aux belles et aristocratiques ladies; il a passé en revue les jolies miss aux yeux bleu de mer qui sont un des enchantements de Londres. Bien mieux, il s'est montré galant envers la princesse de Galles à laquelle il a donné le bras pendant trois soirées consécutives. Ici, disons tout. On pense que la politique est de la partie. Plus d'une fois déjà, en ces derniers temps, la Grande-Bretagne et la Perse ont fait un échange de coups de canon et, en définitive, ça toujours été au shah à payer la poudre brûlée. Peut-être cet empressement auprès d'une souveraine de l'avenir n'est-il, au fond, qu'un calcul diplomatique d'un ennemi qui ne veut plus rien débourser. Mais passons là-dessus et ne cherchons pas à diminuer le mérite de l'altesse royale. Dans la société britannique on raconte que, valeureuse jusqu'à l'héroïsme, la future reine d'Angleterre aurait fait la gageure d'opérer la conversion du rude et inélégant oriental.--Nassr-ed-Din est-il réellement apprivoisé? Paris jugera.
Grand bruit au milieu de la commission du budget et dans le monde des arts. Il s'agit de la fameuse fresque de Raphaël que M. Thiers a achetée pour le compte de l'État deux ou trois jours avant de tomber du pouvoir. Qu'est-ce que cette fresque? Un très-beau morceau en cul-de-four, deux pages provenant de la Magliana, ancienne résidence papale des environs de Rome. En 1869, un ingénieur, M. Oudry, qui voyageait en Italie, acheta cette œuvre, il la fit venir en France; il l'installa à Paris, dans son hôtel, quai de Billy. Les amateurs furent bien vite prévenus. En dépit des événements politiques, on allait visiter la fresque. M. L. Vitet, si compétent en pareille matière, ne fut pas des derniers à faire ce pèlerinage. Il examina, il étudia, il se recueillit et finalement il écrivit dans la Revue des deux mondes un article dans lequel il disait que ces deux pages, si belles, étaient un Raphaël incontestable et incontesté. Incontesté pour lui, d'accord; non pour la critique qui veut tout voir de près. Il y eut des érudits pour remuer les vieux lires touchant ce palais des papes qu'on appelait jadis la Magliana. Il y eut des journalistes pour improviser une façon d'enquête.