En premier lieu, on apprit de Rome que deux Allemands, Platner et Grimer, qui se piquent d'être des connaisseurs, avaient fait faire en chromolithographie une reproduction de ladite fresque en l'accompagnant d'une dissertation. Ce travail date de 1847. Pleins de défiance comme tous ceux de leur race, les deux Germains avaient écrit en marge de leur reproduction: Raphaël invenit et non pas Raphaël pinxit. Raphaël a inventé et n'a pas peint.

Il paraît que trois historiens considérables de l'art italien considèrent la fresque de la Magliana comme étant un Raphaël peu authentique. C'est Passavant, le biographe du grand artiste; ce sont Crowe et Cavalcoselle, deux autres autorités. Mais il reste le témoignage de M. L. Vitet. Qui a tort là-dedans? Qui a raison?

Tout récemment, M. Oudry étant mort, on a porté la fresque rue Rossini, à l'Hôtel des Ventes, et elle a été mise aux enchères; M. Thiers l'a fait acheter pour la France au prix de 206 000 francs. Avec les frais, le double décime de guerre et la construction d'un musée propre à la mettre en évidence, la double page de Raphaël reviendrait, dit-on, à 250 000 francs. Est-ce trop pour un chef-d'œuvre?--Mais le débat roule précisément sur ce point délicat.--Chef-d'œuvre, le mot est bientôt dit. Est-ce un Raphaël d'abord?

Messieurs les honorables qui font partie de la commission du budget sont d'excellents comptables, très-ménagers des deniers publics. Ils rognent le plus qu'ils peuvent afin d'alléger ce pauvre peuple de France auquel les désastres de la guerre font suer en ce moment tant de monceaux d'or. Mais l'amour de l'économie doit-il être mené jusqu'à nous faire repousser un Raphaël, s'il est vrai que la fresque de la Magliana en soit un? Toute la question est là.--Suivant les dernières nouvelles venues de Versailles, on ne contesterait pas l'authenticité de l'œuvre.--On demandera les 250,000 francs. Reste à savoir si l'Assemblée nationale les votera, puisque c'est un legs de M. Thiers. En attendant, que d'encre il va couler à propos des deux pages!

Parlez-nous de l'art actuel pour être acheté d'emblée, sans, phrases! De nos jours un caprice, un rien auquel l'artiste n'attache pas la moindre importance fixe l'attention d'un amateur ou exalte l'imagination d'un critique. Vous savez le Cheval du trompette, de Géricault. Un brin d'herbe se détache sur le sabot du cheval. Gustave Planche ne tarissait pas là-dessus. Ah! ce brin d'herbe, c'est tout un poème! Que de choses dans ce brin d'herbe! Pour les connaisseurs vulgaires, pour le troupeau des acheteurs, c'est bien autre chose. Le détail le plus puéril devient le prétexte d'engouements à n'en plus finir.

S***, peintre de talent, a dû, ces jours-ci, l'achat d'un tableau, excellent du reste, à un accessoire des plus insignifiants. Depuis trois années, cette œuvre faisait tapisserie dans l'atelier, malgré de notables qualités de dessin et de couleur.

S***, l'autre jour, rencontre un de ses amis.

--J'ai enfin vendu mon grand tableau, dit-il d'un air tout joyeux.

--Tout le inonde savait bien que tu finirais par trouver un vrai connaisseur.

--Tu n'y es pas. Qui a pu, suivant toi, décider l'acheteur?