--Sais-tu, reprit le comte, qu'il est beau à toi de ne pas m'avoir oublié dans ta prospérité et d'avoir entrepris ce long voyage pour visiter ton vieux maître dans sa retraite, car ce n'est que pour cela que tu es venu, n'est-ce pas?
--Oh! certainement, seigneur, balbutia Nicolas; pour vous revoir d'abord et ensuite...
--Ensuite pour autre chose, dit le comte, en achevant la phrase que le serf avait laissée en suspens. Eh bien! puisque nous avons bu à ton retour au domaine, passons maintenant aux articles secondaires.
--Comme le seigneur ne l'ignore pas, répondit Nicolas après avoir toussé pour éclaircir sa voix un peu rebelle, j'ai vaillamment travaillé et mon saint patron ayant béni mes efforts, je suis parvenu à réunir quelques roubles. Mais il n'a pas été donné à l'homme d'être satisfait ici-bas. Celui qui trouve un kopeck à ses pieds fait une verste pour ramasser un brin de paille. Ainsi de moi; je voudrais agrandir le cercle de mes affaires en trafiquant avec l'étranger; mais, pour y parvenir, il faudrait voyager et...
--Eh bien? s'écria le comte Laptioukine de l'air le plus naturel du inonde, ton idée est excellente; et pourquoi ne voyagerais-tu pas?
Un soupir d'allégement souleva la poitrine du marchand.
--C'est que... c'est que... murmura-t-il, le seigneur aura probablement oublié que je suis resté serf et que je lui paye l'obrosk en cette qualité.
--Pas du tout. Mais qui peut s'opposer à ce que de serf que tu es je fasse de toi un homme libre, lequel aurait le droit d'ouvrir son aile à tous les vents et de promener sa fantaisie aux quatre coins du monde?.
Nicolas poussa une exclamation de joie, se jeta aux pieds de son maître, lui prit la main et la baisa avec transport.
--Oh! disait le pauvre marchand, que Dieu vous récompense dans ce monde et dans l'autre, gracieux seigneur! Je vais lui demander tous les jours qu'il vous réserve la meilleure place de son paradis. Pardonnez-moi si je ne vous exprime pas mieux ce que je ressens, mais je succombe à mon émotion.