Le shah à Paris

Nous avons, dans notre dernier numéro, conduit le shah jusqu'à Londres, où nous l'avons laissé au milieu des fêtes que lui donnaient nos voisins. Le 5, il était à Portsmouth, où il montait à bord du yacht le Rapide, pour se rendre en France. Quatre vaisseaux cuirassés anglais l'escortèrent jusqu'au milieu de la Manche, où ils furent relevés par la flotte française qui, pour se rendre au-devant du shah, avait quitté Cherbourg à onze heures, heure à laquelle le roi de Perse partait lui-même de Portsmouth.

Le Rapide, qu'avaient devancé le Faon et le Cuvier, portant le personnel et les bagages, est entré à neuf heures du soir en rade de Cherbourg, où tout avait été préparé pour le recevoir dignement. Notre premier dessin représente l'arrivée du Rapide, éclairé par les mille feux des illuminations et nageant dans la fumée des salves.

Aussitôt le canot-amiral conduisit à bord le commandant de la place, amiral Penhoët, le maire de la ville, M. A. Liais, les généraux Pajol et Hartung, le colonel d'état-major marquis d'Abzac, représentant le président de la République, le colonel Charreyron et l'ambassadeur de Perse à Paris, Nazar-Agha, qui lui présentèrent les compliments de bienvenue de la France.

Le shah n'est descendu à terre que le lendemain matin à neuf heures, pour monter en wagon et partir sans retard, avec sa suite, pour Paris. Le train se composait de huit voitures, dont une, la troisième, portant les armes de la ville de Paris avec l'écusson persan, n'était autre que l'ancien wagon impérial. A midi et demi il arrivait à Caen, où eut lieu le déjeuner, et il repartait une heure plus tard.

On sait que c'est à la gare de Passy que le shah a touché terre à Paris.

Deux pavillons garnis de velours vert, bordés de galons et de crépines d'or, avaient été élevés à l'entrée du passage conduisant du quai de la gare à l'avenue Raphaël. Dans l'un de ces pavillons se trouvait le président de la République, entouré de fonctionnaires et d'officiers d'état-major. Un long sifflement de vapeur, bientôt suivi d'un coup de canon parti du Mont-Valérien, annonça l'entrée en gare du train royal. Le président de la République, accompagné du vice-président du conseil, se porta aussitôt au-devant du shah pour le recevoir à sa descente du wagon. Nassr-ed-Din était vêtu d'une tunique boutonnée militairement, et constellée sur le devant de diamants, d'émeraudes et d'autres pierres précieuses. Il était coiffé d'un bonnet d'astrakan orné d'une grande aigrette de diamants. Il tenait à la main son sabre, étincelant comme son habit, et suspendu à son épaule par un large ruban d'or sillonné au centre par une traînée de pierreries. La réception du shah par le président de la République à la gare de Passy fait l'objet de notre second dessin.

Après les premiers saluts et les compliments d'usage, le président de la République et le shah montèrent en voiture et se placèrent, celui-ci à droite, celui-là à gauche; sur le devant étaient assis les ministres des deux pays, Nazar-Agha et M. de Broglie. L'équipage, à quatre chevaux, était conduit à la Daumont et précédé de deux piqueurs portant la livrée vert foncé. Derrière cet équipage venaient treize autres voitures contenant la suite du shah et les principaux dignitaires du gouvernement.

Sur tout le parcours du cortège, disons une fois pour toutes que la foule des curieux était immense, et que l'armée de Paris faisait la haie, présentant les armes sur le passage du roi et du président, les musiques jouant l'air national persan. En tête du cortège marchait un escadron de cuirassiers, puis le général de Ladmirault, à cheval, suivi de son état-major. Un autre escadron de cuirassiers fermait la marche.

C'est à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile que le conseil municipal a salué le shah au nom de la ville de Paris. L'arc et la place avaient été magnifiquement décorés pour la circonstance, comme on peut le voir par notre grand dessin, d'une exactitude rigoureuse. Des tentures cachaient les parties de l'Arc-de-Triomphe qui sont encore en réparation. Puis c'étaient des crépines, des guirlandes, des banderoles, et le lion persan, gigantesque, se détachant sur son soleil d'or, avec des drapeaux pour rayons. Deux fauteuils avaient été préparés à coté de l'estrade occupée par le conseil municipal.