Je vous laisse là-dessus faire tels commentaires qu'il vous plaira. Pour moi, j'ai été profondément ému de cette naïve simplicité. Il m'a semblé toucher du doigt la solution d'un gros problème. Mais, hélas! est-il donc besoin d'être invalide pour avoir au fond du cœur un peu de charité et de tolérance.

Au moment où nous achevions notre visite:

--Je voudrais savoir, me demanda le général, ce qui vous a le plus frappé dans notre établissement.

--C'est, répondis-je, l'excellente tenue de vos hommes, leur propreté, leur air de contentement et de santé, trois choses peu communes chez les vieillards.

--Cela provient de ce que nous avons une discipline de fer. Avec des gaillards qui appartiennent à toutes les nations (car il y a des Belges, des Espagnols, des Allemands, des Russes et même des Français), il faut que personne ne puisse s'écarter de la règle. En outre, toute notre organisation repose sur deux grands principes: travail et distractions. Chacun de nos invalides doit donner à ses camarades la somme de travail que ses forces lui permettent. De cette façon, nous augmentons, dans une mesure considérable, le bien-être de la maison. Nos hommes le comprennent et travaillent de bon cœur. Aussi, grâce à notre exploitation agricole, il n'y a guère que le pain et la viande qui nous viennent du dehors. Tout se fait ici. Nous avons des charrons, des menuisiers, des bottiers, des tailleurs, tous les corps d'état en un mot; nous avons même un atelier de reliure.

Le résultat pratique de tout ceci, c'est que nos dépenses se trouvent singulièrement amoindries et que nos ressources s'augmentent d'autant. De sorte que nous pouvons, hiver et été, prodiguer à tous ces braves les distractions qui leur sont chères. Je ne vous parle pas des trente ou quarante journaux que nous recevons, des jeux de cartes, de quilles, de boules, de dominos, non plus que de la salle de billard et des promenades en musique. Tout cela est de droit. Mais nous avons en outre des concerts, des conférences, des soirées théâtrales, des soirées gymnastiques et des soirées littéraires.

Dès que j'apprends qu'il se trouve à Arnhem un prestidigitateur, un virtuose ou quelque artiste de passage, il est mandé ici. A défaut d'artistes étrangers, le café-concert nous envoie régulièrement ses chanteurs et ses chanteuses, qui nous mettent de belle humeur pour quelques jours. Puis pour mêler l'utile à l'agréable, je complique le tout de conférences sur l'hygiène, l'histoire ou les merveilleuses découvertes du siècle.

--Pour compléter la liste des distractions, ne pus-je m'empêcher de dire, il ne vous manque guère que des bals.

--Y pensez-vous? 11 nous faudrait pour cela admettre des femmes chez nous, et elles sont sévèrement exclues, car elles seraient ici un élément de discorde, et...

--Comment, vous croyez que ces vieux débris...