Ce beau feu ne dure pas longtemps. Les réactions royalistes, et dans le sens absolu des droits et des licences du trône et de l'autel, auraient dessillé les veux d'un néophyte plus convaincu ou plus naïf qu'Odilon Barrot. Il est avocat à la Cour de cassation, et pendant toute la Restauration nous le voyons défendre avec une vigoureuse éloquence, devant la juridiction suprême, les causes nombreuses et délicates où les libertés civiles sont engagées. Ce n'est plus un voltigeur de Coblentz; c'est un homme de 1789. Il ne veut pas que nous perdions une à une les conquêtes morales et civilisatrices qui ont coûté tant de sang et tant de larmes aux générations antérieures et répandu tant de ruines fécondes dans le pays. Avec ce rôle nouveau, Odilon Barrot arrive à la popularité. Son nom est inséparable de ceux que la foule prononce avec respect, avec amour, avec espérance. Du palais de justice, il rayonne sur le pays. On le voit en tête des adhérents de la société: Aide-toi, le ciel t'aidera!
On voyait venir de loin la Révolution de 1830. Quand la rue eut fait son œuvre, quand il fallut organiser la victoire, Odilon Barrot était devenu un homme dont un gouvernement nouveau ne pouvait se passer. Tour à tour il est secrétaire de la commission qui siège à l'hôtel de ville et tient dans sa main la direction des forces populaires, commissaire auprès du vieux roi Charles X qui reprend lentement, tristement et avec une dignité suprême le chemin de l'exil, enfin préfet de la Seine et en même temps député parmi ceux qui vont former la nouvelle gauche. Quoique fonctionnaire, Odilon Barrot a compris qu'il faut combattre encore si l'on ne veut pas perdre le fruit des combats antérieurs, et avoir servi uniquement à faire la courte échelle aux doctrinaires. Dès le premier jour il a reconnu les adversaires qu'il aura successivement ou ensemble devant lui pendant dix-huit ans, les Casimir Périer, les Molé, les de Broglie, les Guizot. Pour un seul des hommes éminents dont il ne saurait partager les idées gouvernementales, il se sent un grand faible de cœur qui dégénéra bien vite en très-vif et très-profond attachement. C'est M. Thiers. L'amitié qui prit naissance dans ces orages ne s'est pas démentie un seul jour.
Odilon Barrot quitta la préfecture de la Seine en 1831, après le sac de l'archevêché et de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Un instant encore il reparaît au palais de justice pour lutter contre les juridictions exceptionnelles de l'état de siège. Mais bientôt il n'est plus qu'un personnage parlementaire dont l'éloquence pompeuse jettera un vif éclat sur des joutes oratoires auxquelles on ne saurait attacher aujourd'hui une grande importance. Nous en avons vu l'inanité. Des actes francs, sincères, loyaux, vaudraient beaucoup mieux que cette emphase de paroles. Malheureusement tel n'est pas le cachet qui pourra servir à reconnaître les hommes politiques de notre temps. Bien rares sont ceux qui, nantis du pouvoir, ne démentent pas leurs doctrines antérieures.
Odilon Barrot n'a point échappé à cette espèce de fatalité. Promoteur inconscient de la révolution de Février, il ne devint président du conseil des ministres après l'élection présidentielle que pour tomber dans l'ornière depuis longtemps battue des réactions et des compressions aveugles. Ce ministère est resté célèbre par la première expédition de Rome.
Renvoyé du pouvoir sans trop savoir pourquoi, Odilon Barrot se rangea parmi les boudeurs. Après le coup d'État de décembre il se glissa dans la retraite d'où il ne sortit que pour entrer, par décret, à l'Institut, et lancer quelques brochures de jurisprudence et de politique administrative. En 1871, M. Thiers l'avait appelé à la vice-présidence du conseil d'État.
En somme, cette existence est excessivement remplie. Mais on peut dire avec vérité qu'Odilon Barrot a été bien plus un grand nom que tout autre chose. C'est ce qui donne à sa physionomie un caractères spécial.
Georges Bell.
Correspondance de Nancy
Nancy, 6 août 1873.
1er août, 5 août, voilà deux dates dont à Nancy on ne perdra jamais la mémoire. Le 1er août, en effet, après trois années d'occupation, l'ennemi abandonnait enfin la ville, et le 5 la France y rentrait avec ses chers soldats que l'on n'y avait pas vu depuis si longtemps!