Les opérations de la fonte, notamment, s'exécutent dans les vastes ateliers construits exprès par Launay, et à ses frais, à «la foire Saint-Laurent,» sans hésitation, sans tâtonnement, en pleine sécurité.

Les dimensions de chacune des 378 pièces de bronze qui doivent être coulées ont été données au fondeur sur autant de châssis, d'après les différents contours de la colonne; la diminution progressive du fût et la forme des bas-reliefs en hélice...»

Tout irait donc pour le mieux n'étaient certains conflits de personnalités, inévitables quand tant d'amours-propres se trouvent en présence.

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En tête des artistes qui se sont vus aux prises avec le plus de tracas pendant ce travail, il faut placer Bergeret.

Laissons-le raconter--lui-même--quelques-unes de ses tribulations:

Je vous l'ai déjà dit, mon cher ami, j'avais prévu que j'éprouverais de la part des sculpteurs des désagréments inévitables. Pour vous en donner une idée, je citerai ce qui arriva à M. D..., ancien membre de l'Académie royale. Cet artiste, qui avait eu de la réputation dans son temps, et qui ne manquait pas de talent comme praticien, mais dans le goût de sculpture du Bernin, fut à la mode dans sa jeunesse. Chargé, comme presque tous les sculpteurs, de faire six panneaux de bas-reliefs de la colonne, mettant de côté mes dessins, qui devaient lui servir de modèles, il composa de son cru les sujets indiqués, et cela dans le style que je viens de désigner... Quand il eut fini, ou cru avoir fini, il invita M. Denon, M. Lepère l'architecte, M. Chaudet, sculpteur, à venir voir son ouvrage. Quant à moi, il ne me fit pas cet honneur. Quand ces messieurs revinrent de chez M. D..., ils étaient consternés; il fut enfin décidé que l'on payerait les bas-reliefs et qu'ils seraient brisés, étant trop disparates, quant au style, avec les autres, pour pouvoir y faire suite. Ils furent donc détruits et jetés aux moellons, etc.

Mais ce n'est pas seulement avec les vanités furibondes de ses confrères en art, qu'il avait à compter. Oyez plutôt:

... Les dessins mis à exécution dans ce beau et grand monument portent huit cent quarante-cinq pieds (274m 49) de développement; j'en fis près de mille (324m 84) dans l'espace de quatorze mois. Ce surcroît de travail fut occasionné par des changements qu'il fallait faire, tantôt à la demande d'un prince, tantôt à la demande d'un général, d'un colonel, etc., etc., ce qui devenait très-fatigant et nous faisait perdre un temps assez considérable.

Après une scène fort vive que j'eus à ce sujet avec le général Lannes, qui voulait être sur le premier plan du bas-relief, quoique rien dans le programme ne l'indiquât, il me vint en pensée de faire arrêter les compositions qui devaient être exécutées, par l'empereur. Je communiquai mon projet à M. Denon, qui l'adopta et qui effectivement porta un jour à Napoléon une quantité considérable de ces dessins, sur lesquels il fit apposer la Griffe du Lion; ce qui mit fin à des sollicitations qu'il devenait quelquefois fort difficile d'éluder.