Après le goûter, on avance dans le bois. Le petit monde trotte à ravir et ramasse mille objets dont il connaît la destination fantastique;

Impossible de comprendre pourquoi les poches se remplissent de pierres et de branches mortes qu'on voit reparaître le lendemain et qui figurent dans les jeux, comme si ces pierres et ces broussailles apportées de la promenade avaient une valeur ou une signification particulière.» Le moment du départ aussi est adorablement décrit, à la manière de J. J. Rousseau. «A peine en voiture, les petites filles s'étendent sur leur banquette. On les enveloppe et, tenant leurs poupées dans leurs bras, elles ne font qu'un somme jusqu'au gîte. Mais quel appétit à dîner et quel bal, le soir, jusqu'à neuf heures!»

George Sand a déjà parcouru l'Auvergne trois ou quatre fois, ainsi qu'on peut le comprendre en lisant Mlle de la Quintinie, ce livre qui est peut-être moins un roman qu'un pamphlet. Les beautés étranges de ce pays injustement dédaigné des touristes ont séduit ce grand esprit. Tout le long de la contrée, les ruines forcent le passant à rêver; les souvenirs historiques arrêtent le voyageur comme le monstre de Thèbes arrêtait Œdipe. Suis-je bien renseigné en disant que George Sand va trouver par là le sujet d'un pendant à Mauprat, son chef-d'œuvre sans contredit?

L'Auvergne, les Pyrénées, le Jura, tout cela est bien délaissé à présent. Il paraît que la mode exige qu'on donne la préférence aux bains de mer. Allez donc à la mer, surtout s'il y a par là une maison de jeu, une table de trente-et-quarante, une roulette et tout ce qui s'ensuit. À la mer, en ce moment, quelques types à ne pas oublier sont surtout visibles. Entre autres l'homme décoré d'un ordre étranger.

Cet homme est de haute taille, mis avec plus de correction que d'élégance. Redingote verte ou bleue, mais toujours boutonnée jusqu'au menton, de façon qu'on ne puisse pas manquer de voir ce qu'il porte à la boutonnière. Sa décoration consiste d'ordinaire en un ruban jaune ou ponceau auquel est attaché un animal héraldique quelconque: un éléphant en or, un aigle rose, un léopard en diamant.

Le ruban de l'éléphant produit une très-grande sensation, même à Trouville.

D'où vient cet homme?--Nul ne le sait.--Que sait-on de lui?--Il ne sonne mot.--Que fait-il?--Il ne joue pas, il ne se baigne pas, il ne fume pas, il se promène.--Que veut-il?--Il ne se lie avec personne. Tout son être sue le mystère. Les yeux les plus exercés se trompent sur sa race. Des Allemands disent: «C'est un Slave.» Des Russes: «C'est un Allemand.» Des Français: «C'est un Valaque.» Des Roumains: «C'est un Français.»

On fait de même sur sa position sociale autant de conjectures qu'il a de cheveux sur la tête. Les femmes, pourtant si perspicaces, ne parviennent pas à trouver le mot de l'énigme. Il en est qui murmurent:--«C'est un grand spéculateur.»--D'autres disent:--«C'est un espion.» D'autres:--«C'est un inconsolé.»--D'autres, et même le plus grand nombre:--«C'est le bâtard d'une tête couronnée.»--On aurait plus vite fait de déchiffrer un paquet d'hiéroglyphes.

L'homme à l'éléphant d'or ou à l'aigle rose arrive le premier aux eaux et se retire le dernier. Sa présence aura intrigué la saison toute entière. On entend parfois dire de lui, à voix basse: «Les gendarmes eux-mêmes n'ont pu savoir qui il est.» En dernière analyse, ce n'est pas un éléphant, c'est un sphinx qu'il devrait porter à sa boutonnière.

Il vient de mourir une femme qui a occupé jadis une très-grande place dans le monde parisien. Vous avez deviné que je veux parier de Mme la duchesse Decazes, née de Sainte-Aulaire. Épouse de ce Bordelais délié qui avait été tour à tour le protégé de Mme Laetitia, le favori de Louis XVIII et l'intime de Louis-Philippe, elle s'était de bonne heure écartée de la politique pour ne s'occuper que d'art et de plaisirs mondains. Pendant tout le temps que son mari a été grand référendaire de la Chambre des pairs, c'est-à-dire pendant une quinzaine d'années, elle avait réussi à donner au vieux et morne palais du Luxembourg une physionomie fort animée. Dans son salon, où l'on ne se piquait pas trop de bégueulerie, les poètes, les peintres et les musiciens l'emportaient en nombre sur ce qu'on appelle le grand monde.