M. Gâtinais est avoué à Bar-le-Duc. Dans peu de jours il va épouser la fille de M. Dorlotin, il lui reste juste assez de temps avant la cérémonie pour courir à Paris enterrer sa vie de garçon. Le voici donc installé au Grand-Hôtel, rêvant aux moyens de réaliser ses rêves de plaisir sans compromettre sa personnalité de Gâtinais et sa situation d'avoué de province. Il se fait raser la tête, il se coupe les cheveux en brosse, s'ajuste deux formidables moustaches, plante son chapeau sur l'oreille, fait le moulinet avec sa canne, se donne une telle tournure d'officier en civil, que ni sa fiancée, ni son beau-père, ni le majordome même de l'hôtel, un ami de Gâtinais, ne peuvent le reconnaître déguisé de la sorte.
Si l'habit ne fait pas le moine, du moins il fait le militaire, car dans cette tenue, Gâtinais se sent pris d'une ardeur qui n'admet pas d'obstacle. Il saisit au passage et d'un mot les filles de magasin, il s'attaque aux femmes du meilleur monde, à Mme Vernon entre autres, qu'il prend pour une cocotte; il est prodigue de soupers fins, il se ruine en bijoux; il a des élégances de province, mais des élégances irrésistibles; il ne manque donc rien à ce personnage, ni l'impertinence, ni l'audace. Si pourtant, il lui faut l'étiquette du sac, il lui faut un nom, et sur le conseil d'un ami, il prend celui d'un officier mort en Afrique, le commandant Frochard, et Gâtinais en prenant ce nom sonore accepte l'héritage du commandant sous bénéfice d'inventaire. Heur et malheur, advienne que pourra.
Or, il advient que Gâtinais, qui ne se rappelle pas assez le Monsieur qui suit les femmes, la comédie du Palais-Royal, s'introduit chez Mme de Vernon, et après quelques propositions malencontreuses, va être flanqué à la porte avec les honneurs dus à sa grossièreté, lorsqu'il lui vient en idée de se récrier et de dire: Mais, madame, pardon, je ne suis pas le premier venu, je suis le commandant Frochard. A ces deux mots magiques, la dame tend la main au commandant et lui fait ses excuses. Le commandant Frochard! qu'il soit le bienvenu, ce sauveur du capitaine Pourailles, le frère de Mme de Vernon.
Et voici le capitaine arrivant sur ces entrefaites et se précipitant dans les bras du commandant. Que le capitaine n'ait jamais vu le commandant Frochard, qui l'a tiré des mains des Arabes, cela vous paraît bien violent, n'est-ce pas. Mais je ne défend pas la pièce, je ne fais que la raconter. Toujours est-il que dans sa reconnaissance pour le commandant qu'il avait cru mort, le capitaine Pourailles lui donne sa sœur en mariage. C'est là encore un point difficile à défendre pour l'avocat de cette comédie.
Et quel drôle de beau-frère que ce commandant Frochard! Il a pour nièces des couturières qui le suivent dans le monde. Il a un passé désolant, ce Frochard, un passé à faire frémir Mme Bellange, mariée en secondes noces à un terrible Espagnol, qui sait tout et qui n'est pas fâché d'avoir enfin sous la main le commandant si longtemps et si inutilement cherché. Le drame est commencé, et il en cuit à Gâtinais d'être si légèrement entré dans la peau du Frochard. Il paye les dettes de la vie du commandant, et, ô supplice, il lui faut demander à titre d'ami la main même de sa fiancée, Mlle Dorlotin, pour le capitaine Pourailles. Le cœur de l'avoué bat toujours sous l'habit du commandant, si bien que dans ces intermittences d'espoirs et de terreurs, dans ces tempêtes et dans ces ahurissements, Gâtinais tombe sur une chaise et se trouve mal; on défait sa cravate et son gilet, et Mme Dorlotin reconnaît sur les épaules du commandant Frochard les bretelles qu'elle a brodées à son fiancé Gâtinais. Tout s'explique; Gâtinais proclame la simple vérité, qui remet chacun dans son rôle, qui donne pour femme Mlle Dorlotin au capitaine et qui renvoie l'avoué à sa province.
La pièce mène grand bruit sans beaucoup de gaieté; elle s'engage difficilement, lourdement. Elle demande au public des crédits difficiles à accorder; elle serre ses effets au second acte, où elle devient fort brillante et fort amusante, pour s'éteindre au troisième acte dans des scènes un peu usées. Grenier l'a jouée rondement, et Christian lui a donné prestement la réplique. Mlle Gabrielle Gauthier et Mme Aline Duval ont été des plus applaudies dans deux rôles qui mettent en relief leurs qualités de comédiennes.
Toto chez Tata, comédie en un acte de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy.
M. Scribe a mis à la mode la comédie à trois personnages; sont venues après les pièces à deux rôles: puis l'acte avec un seul comédien menant une action; enfin nous voici au monologue mimant un récit. Tout cela simplifie tellement le théâtre qu'il n'y a plus rien du tout. Au train dont marchent deux hommes d'esprit, acceptés justement par le public, MM. Meilhac et Halévy, nous entendrons bientôt un acteur ou une actrice nous lire, en costume, une page de journal ou une nouvelle de la Vie parisienne, et tout sera dit. «La comédie que nous avons eu l'honneur de représenter...», est venu nous dire M. Baron après la représentation de Toto chez Tata. M. Baron aurait dû s'exprimer ainsi: «L'article que Mme Chaumont vient de jouer devant vous est de MM. Meilhac et Halévy»: car en vérité ce n'est là qu'un chapitre pris dans quelque livre inédit de l'auteur de M. et Mme Cardinal. Qu'il soit charmant, qu'il soit rempli d'esprit et tout vivant de cette vie du monde parisien, de cette actualité qui fait le succès de nos deux jeunes auteurs, je n'en disconviens pas. C'est un roman d'un quart d'heure. Toto, Tata, Chérubin et la comtesse, tout cela est vivement, finement esquissé, tout cela est mis en mouvement, surtout dans les sous-entendus, mais encore une fois ce n'est là ni une comédie, ni une pièce, c'est une nouvelle racontée. Mlle Chaumont la joue en habit de collégien; n'était le respect que je dois à Mme Chaumont, j'aime autant lire l'article. Il me semble même que seule avec le livre, mon imagination donnerait au petit personnage des auteurs plus de comique et plus de franchise. Cette critique ne nuira en rien au très-grand succès de Toto chez Tata, que Mme Chaumont détaille avec beaucoup de finesse, car Mme Chaumont est une comédienne de talent; mais, comme ce marquis de Molière, elle veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage.
M. Savigny.