Cette lettre, Nicolas la tournait et la retournait machinalement entre ses doigts tremblants; il l'avait lue, relue plus de dix fois, il ne semblait pas l'avoir comprise, il la lisait encore, espérant toujours y découvrir quelque chose qui démentirait la terrible réalité contenue dans ce seul mot,--j'irai;--et après avoir lu il accusait ses yeux de le tromper, sa raison de l'abuser; Alexandra si pieuse, si vertueuse, si fermement attachée à ses devoirs, passer tout à coup à cette effronterie dans le vice, ce n'était pas possible! Cette brève mais significative réponse au bas de cet infâme billet, que la plume d'une courtisane eût hésité à tracer, ce n'était point la Perle de la Tverskaïa qui l'avait écrite.

Cependant et malgré cette résistance acharnée du pauvre homme, la réalité finit par l'écraser de son évidence. C'était bien la signature de l'adorée Sacha, c'étaient bien les caractères que, tant de fois, il avait pressés sur ses lèvres. Et puis, le jeune comte ne lui avait-il pas déclaré à lui-même qu'il attendait le soir à dîner la femme la plus belle de Moskow? Le doute dans lequel il voulait s'obstiner cédait peu à peu comme aux rayons du soleil se dissipent les vapeurs ténébreuses du matin.

Son premier mouvement fut celui de sa race; saisi d'un de ces accès de fureur dont ces Orientaux du Nord ont le privilège, il lança son précieux panier sur le parquet avec tant de violence que le fragile couvercle de feuilles s'écarta et laissa échapper quelques fraises.

A la vue des fruits parfumés éparpillés sur le tapis et qui lui rappelaient tant de chères espérances, la rage de Nicolas se calma subitement; son cœur s'amollit, la douleur prit le dessus sur la colère, ses larmes jaillirent et il éclata en sanglots.

Puis, ramené aux idées d'ordre qui l'avaient toujours caractérisé, il se baissa et ramassa une à une les fraises tombées, il replaça délicatement dans le panier celles qui n'avaient pas trop souffert de la violence du choc. Quant à ceux de ces fruits qui se trouvaient avariés ou écrasés, comme il eût été tout à fait déraisonnable de les perdre, il les mangeait les uns après les autres, mais sans que ces menues satisfactions ménagées à sa gourmandise empêchât son désespoir de s'affirmer par ses pleurs.

Cette opération accomplie, il rajusta tant bien que mal la couverture de sa corbeille, et la tenant toujours à la main, il se dirigea rapidement vers la porte.

G. de Cherville.

(La suite prochainement.)

LES THÉÂTRES

Le Commandant Frochard, comédie en trois actes, de MM. Hippolyte Raimbaut et Raymond Deslandes.