--Des fraises! des fraises! des fraises!

Lorsqu'il fut dehors et qu'il eut dominé suffisamment son trouble pour s'orienter, il se dirigea vers le restaurant de la Troïtza d'un pas si rapide, qu'il ne mit pas plus d'une demi heure à franchir la distance considérable qui l'en séparait; il fouilla d'une main fébrile le caisson de son drowski, y prit un panier de jonc soigneusement recouvert de feuilles de latanier, et l'éleva triomphalement au-dessus de sa tête.

Ce panier contenait les fruits parfumés qui allaient racheter sa liberté, et qu'il avait rapportés à l'intention des Enfants des ténèbres.

Il le plaça sous son bras et toujours courant il revint à la maison du jeune Laptioukine. Le domestique voulut l'arrêter; mais Nicolas connaissait la toute-puissance de certains arguments, et plus que jamais il était disposé à les utiliser. Il jeta une poignée de roubles au valet en lui jurant par tous les saints du calendrier que le maître l'attendait avec impatience, et, sans écouter sa réponse, tandis que celui-ci ramassait les précieux chiffons éparpillés dans la rue, il pénétra à l'intérieur et s'en alla droit au salon dans lequel il avait été reçu dans la matinée.

Le jeune homme ne se trouvait plus dans cette pièce; Nicolas Makovlof, convaincu qu'il ne pouvait tarder à apparaître, se décida à attendre. Bouillonnant d'impatience, pensant comme Mahomet que la montagne tardant trop à venir à lui, c'était à lui à aller à la montagne, il eut bien l'idée de le chercher dans les autres appartements, mais la crainte de courroucer le jeune noble et de modifier les bienveillantes dispositions dans lesquelles il l'avait laissé lui inspira une prudente retenue.

L'attente se prolongeant et le marchand se trouvant fatigué d'une course si longue et si rapide, il se décida à s'asseoir. Soit que la solitude l'enhardit, soit que la perspective d'une émancipation si prochaine l'eut déjà considérablement relevé à ses propres yeux, il ne se contenta plus d'un coin de malle pour siège, il se plaça sans façon dans le fauteuil même de celui qui était encore son maître.

Ce n'étaient pas les apparences confortables de ce meuble qui avaient décidé notre héros à cette prise de possession un peu familière; même depuis son affiliation à la société des Enfants des ténèbres il était resté assez indifférent aux luxueuses recherches de l'Occident; mais d'un coté il connaissait la valeur du temps et n'aimait point à perdre le sien; d'un autre côté il savait, qu'il n'est jamais inutile d'être au courant des secrets de son prochain, et il n'était pas lâche d'utiliser les loisirs que lui créait l'héritier en se livrant à un rapide inventaire des papiers dont le bureau était couvert.

Ayant placé son panier sur ses genoux, il commença cette inspection, la pratiquant d'abord avec une discrétion exemplaire, se contentant de jeter un coup d'œil sur les plus apparents de ces papiers, mais peu à peu les doigts s'en mêlèrent et commencèrent à fureter dans ce fouillis.

La plupart des manuscrits qu'il découvrait avaient trait à l'histoire des peuples étrangers, à la philosophie, à l'économie sociale et politique, les moins volumineux se rapportaient à des affaires insignifiantes, c'étaient des factures, des réclamations de créanciers, le tout indiquant un singulier mélange d'idées sérieuses, réfléchies et de préoccupations frivoles et mondaines chez leur propriétaire, mais parfaitement indifférent au marchand. Il était donc disposé à refréner une curiosité si blâmable et qui présentait si peu de profits, lorsque, ayant soulevé un poignard au fourreau de malachite, il demeura comme pétrifié.

Sur une feuille de papier de petit format, froissée et pliée en forme de billet, il venait d'apercevoir une écriture bien connue, il venait de lire le nom d'Alexandra Makovlof; c'était en effet l'étrange invitation que la belle Moscovite avait reçue le matin même.