--Cette loi divine, l'as-tu toujours observée toi-même? Fouille dans tes souvenirs, Nicolas Makovlof. Il y a un peu plus d'un an, un soir, sur la Tverskaïa, une fille implora ta pitié, et l'implora vainement. C'était un peu plus que la liberté qu'elle demandait à ta charité; c'était une existence qu'elle te conjurait de sauver en remmenant avec toi à Kalouga. Te souviens-tu de l'avoir repoussée?

--Oui, seigneur, répondit le marchand d'une voix déchirante.

--Eh bien? Nicolas Makovlof, toi qui es si avide de bonnes affaires, je veux t'apprendre que jamais la Providence ne t'avait encore réservé une opération aussi lucrative que celle que tu as dédaignée ce soir-là. Il n'a tenu qu'à toi d'avoir pour rien ce que tout ton or ne suffit pas à payer aujourd'hui. La fille qui s'adressait à ta pitié était un homme, cet homme c'était celui qui te parle, et, si tu l'avais exaucé, l'héritier des Laptioukine acquitterait religieusement la dette du proscrit.

Nicolas courbait la tête et poussait de gros soupirs.

--Seigneur, dit-il enfin, Dieu me châtie bien cruellement; mais je ne peux pas me révolter contre le châtiment. J'ai péché, et mon sort je le mérite. Maintenant ce n'est plus un million que je vous propose, c'est tout ce que je possède que je dépose humblement à vos pieds: mes magasins de Moskow, mes comptoirs de Nijni, de Tiflis, d'Odessa, de Riga, de Pétersbourg, et les marchandises qu'ils renferment; mon or, mes créances, ce que doivent mes commettants, tout enfin, sans que je me réserve un kopeck; je vous abandonnerai la maison de la Tverskaïa, tout ce qu'elle contient; j'en sortirai riche d'un bâton et des pauvres habits qui me couvrent, mais en vous bénissant encore, si vous avez permis que j'en sorte délivré de l'entrave héréditaire.

Ces paroles étaient empreintes d'une contrition si sincère, Nicolas avait énuméré chacun des détails de la fortune qu'il sacrifiait avec de si douloureux soupirs que le jeune Laptioukine ne pouvait s'empêcher de sourire.

--Écoute, dit-il après avoir allumé un second cigare, tu peux obtenir tout ce que tu désires et conserver tout cela. Je traite ce soir la plus jolie femme de Moskow. Mon cuisinier a vainement battu la ville et ses faubourgs pour découvrir un dessert digne d'elle; toutes les serres ont été ruinées par les dernières gelées et il est revenu les mains vides; trouve-moi la corbeille de fraises que je désire, Nicolas Makovlof, et par ma parole de noble Russe que je t'engage, tu seras libre.

Nicolas Makovlof, toujours prosterné, se releva d'un bond; son visage pâle s'était injecté de sang, de grosses larmes jaillissaient de ses yeux démesurément ouverts, puis haletant, d'une voix que l'émotion étranglait dans sa gorge, il répéta à plusieurs reprises:

--Des fraises! des fraises! des fraises!

Enfin, sans dire un seul mot à son maître, oubliant même de le saluer, il sortit de l'hôtel en criant encore: