À vrai dire, cette impatience fiévreuse avec laquelle on épie les moindres faits de nature à donner quelque indice sur les graves événements qui se préparent, est menacée de rester sans aliment. On dit bien que le comte de Chambord ne fera aucune concession; que la question du drapeau et celle de la Constitution resteront les pierres d'achoppement contre lesquelles viendront se heurter les espérances fusionnistes, que les hommes politiques chargés d'ouvrir des négociations à ce sujet sont revenus fort découragés de leur voyage à Frohsdorf. Chaque jour voit éclore quelque nouveau projet destiné à mettre fin à tout désaccord; le Soir, qui s'est constitué le moniteur officieux de la fusion, mais sans dire où il puise ses informations et qui est du reste désavoué par les organes officiels du parti royaliste, le Soir ajoute que tout ce qu'auraient obtenu les négociateurs serait l'ajournement d'un nouveau manifeste déclarant que le drapeau blanc ne serait abandonné en aucun cas. Mais ce ne sont là que des aliments bien peu solides jetés en pâture à la curiosité du public, et puisque tout projet de convocation anticipée de l'Assemblée paraît décidément abandonné, ce n'est pas avant trois mois que des événements décisifs auront mis fin à l'état d'incertitude où nous vivons. Bornons-nous à noter, pour aujourd'hui, cette déclaration du Monde, où après avoir réfuté les informations du Soir, le journal légitimiste conclut en disant que: «Si l'accord des royalistes échoue, ce ne sera pas à cause du drapeau, qui n'est qu'une question enfantine, c'est que l'instinct révolutionnaire l'aura décidément emporté chez beaucoup de ceux qui avaient l'air de reculer devant les crimes de la révolution.»

La session des conseils généraux, dont nous annoncions l'ouverture il y a huit jours, est déjà close dans un certain nombre de départements et ne tardera pas à l'être dans tous les autres. Si courte qu'elle ait été, cette session n'en a pas moins été utilement remplie par l'examen d'un grand nombre de questions d'intérêt local. Un fait digne de remarque, c'est la réserve avec laquelle les conseils généraux se sont abstenus de franchir les limites de leur compétence en évitant de s'occuper, même sous forme de vœux, de questions de politique générale. C'est sans doute à cet ordre de préoccupations qu'il faut attribuer le rejet, dans plusieurs départements, de projets d'adresse avant pour but de féliciter M. Thiers à l'occasion de la libération du territoire. A ce point de vue, on ne peut qu'approuver les scrupules qui ont dicté ce rejet, car ils sont motivés par le sentiment du respect de la loi, qui est formelle à cet égard. On se rappelle combien de fois, l'année dernière, le gouvernement de M. Thiers avait du rappeler les conseils généraux au respect de cette même loi en invalidant des délibérations où elle avait été transgressée. L'attitude prise par eux cette année montre que la leçon n'a pas été perdue et dénote un progrès du meilleur augure dans l'éducation politique du pays.

ESPAGNE

Il faut décidément renoncer à démêler la vérité au milieu des nouvelles incomplètes et contradictoires que le télégraphe nous apporte pêle-mêle d'au delà des Pyrénées. Les carlistes multiplient leurs tentatives, mais sans succès jusqu'à présent, pour arriver à la possession des deux ou trois grandes villes qui leur sont indispensables pour établir leur autorité et coordonner leurs opérations d'une manière sérieuse. Bilbao, Pampelune, Berga, Estella, ont successivement fait l'objet de ces tentatives qui ont avorté jusqu'à présent, mais qui seront reprises aussitôt que don Carlos aura pu se procurer en quantité suffisante des armes et de l'argent. Quant à l'insurrection des provinces du Midi, elle est définitivement refoulée sur tous les points, sauf à Carthagène où une action décisive est imminente. A Madrid, M. Castellar a été nommé président des Cortès. Il a prononcé, à cette occasion, un de ces discours où il excelle; il a fait appel à la discipline, à la concorde. Puisse cet appel être mieux entendu que tant d'autres qui l'ont précédé!

Courrier de Paris

--Il y a une dizaine de jours qu'on a annoncé que le duc de Brunswick venait de mourir subitement à Genève. Au temps où nous sommes, cela fait quinze siècles. Tout ce qu'on pourrait noter sur ce personnage ne serait plus qu'une redite. On a raconté une à une toutes les excentricités de l'Altesse, ses fugues, son hôtel de Paris peint en rose, ses procès si bizarres, ses histoires de perruques, uniques dans leur genre; on s'est surtout rabattu sur ses diamants, depuis cinquante ans connus en Europe. Il n'y a donc à revenir sur rien de tout cela. Le prince Charles de Brunswick est mort à la suite d'une apoplexie foudroyante; voilà tout ce qu'il y a à mentionner. Pourtant j'ai aussi un mot à placer.

Ce mot est tiré d'une lettre posthume, absolument inédite, de l'homme qui parlait le plus librement des autres hommes, couronnés ou nu-tête. J'ai nommé Henri Heine. A un pauvre diable de réfugié allemand, journaliste comme lui, l'auteur de Reisebilder disait, dès 1835, son sentiment sur l'ex-souverain du grand-duché de Brunswick que ses peuples s'étaient permis de renvoyer, un jour, sans tambour ni trompette. On a tiré l'épître d'une collection d'autographes, afin de me la faire lire. Que d'esprit il y a là-dedans! Mais je n'ai obtenu le droit que de citer un fort petit nombre de lignes.

«S'il y a des démagogues qui ont, en apparence, la douceur, et en réalité les griffes du tigre des jungles, il y a aussi des grands de la terre qui sont des fous dangereux. Le duc est de ces derniers. Le jour où il est venu au monde, dans un palais, la fée Carabosse était assise près de son berceau; c'est elle qui me l'a raconté. En voyant l'enfant, au moment où l'on allait couper le cordon ombilical, elle a dit au papa et à la maman: «Ne plantez jamais une couronne sur ce front-là; c'est le bonnet de la folie qu'il faut y mettre.»

--Sur les bords de la mer, à Deauville, on vient tout à coup de réveiller le nom déjà fort oublié de feu M. de Morny. Il y a eu une statue, accompagnée d'une inscription. Tout ce qu'il vous plaira. Nous vivons dans un temps où les grandeurs humaines ne durent pas plus que les bulles de savon. Cependant nul n'aura passé plus vite que cet enfant de l'amour et du hasard qui a été pendant quinze ans président du Corps législatif. «Eh bien, j'ai peur pour moi, parce que la Fortune me fait manger trop de pralines, disait-il au colonel R***, un de ses camarades de jeunesse. La Fortune, en effet, l'avait traité quinze ans en enfant gâté. Si dès le lendemain de son décès, il a pu voir ce qui est arrivé chez lui-même, il aura pu dire aussi, après Horace, que la déesse d'Antium fait payer avec usure tout ce qu'elle donne.

On a raconté un drame d'intérieur dont je n'ai pas à parler ici, d'abord parce que c'est déjà une vieille légende et ensuite parce que les secrets d'alcôve ne me regardent pas. Mais indépendamment du fait, comme son château de cartes s'est vite écroulé! Je ne veux revenir qu'à quelque chose dont j'ai été témoin.