Cela se passait en 1865.
Le duc de Morny était mort depuis peu de temps, mais le vide se faisait de toute façon dans le palais où il avait résidé. Il était de mode d'aller visiter sa galerie de tableaux, publiquement affichée. Une carte à la main, je m'y étais présenté, comme cent autres, curieux de voir tant de belles toiles que le vent des enchères devait bientôt éparpiller à travers l'Europe, peut-être même jusqu'au fond de l'Amérique. Le défunt avait eu un grand faible pour les paysages. C'était, sans contredit, ce qui se trouvait chez lui de plus précieux, quoiqu'on y aperçut des Vélasquez et des Murillo. Il y avait un magnifique Hobbema. Quelques artistes en renom, attirés par ce spectacle, ne pouvaient s'arracher à la contemplation de cette toile de Hollande qui valait vingt fois son pesant d'or.
--Ce sont ces iroquois d'Yankees qui vont nous l'emporter! s'écriait R*** en se cognant la tête du poing.
Un peu plus loin, en inclinant vers la galerie voisine, trois jeunes femmes faisaient cercle devant une page d'histoire du commencement de notre siècle. C'était le Divorce de Napoléon 1er, où l'impératrice répudiée, grand'mère du duc, tout à la fois fière et pleurante, garde une attitude d'Agrippine blessée et rejette la plume avec laquelle Cambacérès vient de lui faire signer l'acte qui prononce sa déchéance.--Et, en me penchant un peu, je pouvais entendre l'une des trois jeunes femmes dire à l'autre.
--Ah! cela ne suffit pas toujours d'être belle!
Huit ans se sont écoulés, et voici ce qu'on apprend. Ce n'est plus seulement l'impératrice Joséphine, l'héroïne du tableau, qui serait un sujet d'élégie; ce n'est plus non plus le propriétaire même de cette œuvre qui a disparu, c'est le tableau lui-même; et avec lui, le magnifique Hobbema. R*** n'avait que trop raison en se cognant le front. Un Yankee s'était rendu acquéreur des deux cadres; il les a emportés aux États-Unis. On a pu savoir par une correspondance de date récente que ces deux pages ont été brûlées pendant l'incendie de Chicago.
--- Autre souvenir du même temps et du même endroit.
Dans ce même Palais-Bourbon, au fond d'une pièce d'entrée, en regard d'un Hercule désarmé par Omphale, on apercevait une grande cage. Deux singes de l'espèce des ouistitis y prenaient leurs ébats. Suivant ce qu'on disait, ces quadrumanes étaient les favoris du président du Corps législatif. Il ne se passait pas de jour que le haut dignitaire ne vint jouer avec eux et leur donner du sucre.
Un gardien nous racontait qu'ils étaient tout à coup devenus tristes.
--Ah! mon Dieu, ajoutait-il, un de ces petits messieurs du secrétariat a essayé de leur donner des friandises, mais ils ne sont pas si bêtes: ils voyaient bien que ce n'était pas une main de duc.