--Dans les coulisses du monde littéraire, on raconte qu'un jeune auteur, M. T***, vient de se voir refuser un drame très-coloré, mais pour une raison assez bizarre. Comprenez que l'idylle nous poursuit; croyez qu'elle envahit même les théâtres. Si Berquin ressuscitait, on irait au-devant de lui afin d'avoir de ses œuvres à mettre en scène. Pour en revenir à notre jeune homme, qui apportait une sorte de Farruck-le-Maure, le directeur du théâtre de*** lui a dit, sans phrases:

--Cher monsieur, votre pièce est fort belle; mais, dame, vos amoureux retardent de quarante ans. Ils sont trop jaloux.

Y a-t-il donc aujourd'hui un mot d'ordre qui assigne des limites à l'expression de la jalousie en matière d'amour?

--Ce directeur, homme intelligent, du reste, doit être de l'école de Nestor Roqueplan. Les jaloux au cœur de tigre! Quatre ou cinq fois lorsqu'il faisait le feuilleton du Constitutionnel, le critique en question s'est livré sur ce point à un travail de lapidaire. Roqueplan ne pouvait voir en face le jaloux moderne, coulé dans le moule d'Antony.

--Ce garçon là, disait-il, c'est une bête fauve qu'il faut mettre en cage.

En 1865, on jouait quelque part, je ne sais plus où, une comédie intitulée: Les deux Sœurs. Il y avait là dedans un jaloux qui parlait sans cesse de tout tuer.

--Mettez-lui donc une muselière, à ce chien enragé! s'écria le critique.

En parlant de cette sorte, Nestor Roqueplan se fondait sur l'histoire. Il est certain que, dans l'ancienne France, la jalousie telle qu'on nous la montre au théâtre, était un mal à peu près inconnu. Rarement le poison, le poignard, l'arme à feu ou le suicide venaient traverser un roman à deux; Werther avait fait à nos grands pères l'effet dupe monstruosité psychologique. Aimait-on moins que de nos jours? La question n'est pas là. On aimait autrement. Cependant dès 1800, à force de se frotter avec l'Europe entière, nous finissions par gagner un peu des mœurs, des idées et des passions des autres peuples. Le Français perdait insensiblement de son caractère de joli cœur. Il lisait Goethe, Schiller, Jean-Paul, et il devenait rêveur comme l'Allemand. Il vivait au delà des Pyrénées et il se changeait, sans s'en douter, en soupirant sombre comme l'Espagnol. Plus tard, quand 1815 et lord Byron eurent mis l'Angleterre à la mode, il fut froid, compassé, sanguinaire en fait d'amour. Un beau matin, l'École romantique exprima dans les musées, au théâtre, dans, les livres toute cette situation nouvelle, et nous eûmes de nouvelles mœurs, nous eûmes la jalousie à grandes guides.

A dater de 1830, l'art littéraire pivote sur trois expédients, toujours les mêmes pendant quinze années: la tromperie,--la jalousie,--la vengeance.--Supprimez l'un de ces trois termes et toute cette merveilleuse époque d'écrivains et d'artistes est jalouse et incolore. Mais l'art de 1830 commence déjà à être loin de nous puisque le feuilleton a pu demander à faire faire des muselières pour la jalousie.--Pauvre art! qui a cependant rajeuni cette nation, il a passé comme les Dieux et les Rois!

Philibert Audebrand.