La ville de Verdun fut prise par les Prussiens en 1792, après un simulacre de résistance. On sait qu'il s'y trouvait dans sa population un parti favorable, à l'invasion, et que lorsque le commandant prussien y fit son entrée, des femmes et des jeunes filles vinrent au-devant de lui, portant des corbeilles de fleurs et de dragées. Elles en furent punies, car les Prussiens ayant évacué la place après la bataille de Valmy, elles furent envoyées à Paris et moururent sur l'échafaud. Aujourd'hui, grâce au ciel, il n'y a plus à Verdun qu'un seul parti, et ce parti, c'est-à-dire toute la ville, est en joie dans l'attente du grand événement: l'évacuation complète du territoire par l'ennemi. Le quatrième quart du cinquième et dernier milliard de l'indemnité est en route pour l'Allemagne, et l'on sait qu'aux termes du dernier traité conclu avec cette puissance, le point extrême fixé pour l'évacuation est le 20 septembre!

L. C.

Correspondance d'Espagne

Madrid, 30 août 1873.

Depuis ma dernière lettre datée de Valence, j'ai été à Carthagène, mais je n'y suis resté que le temps de prendre les croquis et les notes que je vous envoie, car je vous prie de croire que le séjour de cette ville est loin d'être agréable. La population a émigré en masse. Sur trente mille habitants, plus de vingt mille ont pris la fuite, emportant ce qu'ils possédaient de plus précieux. J'ai fait comme eux, je suis parti, et me voici à Madrid, d'où je vous écris.

Carthagène est le dernier refuge de l'insurrection séparatiste, et espérons, ô mon Dieu! que la bête ne tardera pas à être forcée dans sa lanière, bien que la place soit formidable, comme vous en pourrez juger par mes croquis Carthagène est une des fortes villes d'Espagne et son port l'un des plus vastes de la péninsule. L'entrée en est défendue par deux hautes montagnes, sur lesquelles s'élèvent le château Caleras et le fort Saint-Julien. La position de ces deux forts est magnifique. Ce n'est qu'après avoir passé sous leur feu que l'on peut pénétrer dans l'étroit canal qui conduit au port. Ce canal est lui-même défendu par quatre autres forts situés: le fort Santa-Anna (6 canons), et la batterie Santa-Florentina (3 canons), à droite; et à gauche le fort Podadera, à double batterie, ayant environ douze canons à la batterie supérieure, et la batterie de la Navidad, non moins redoutablement armée. Avant d'arriver au port de Carthagène, on trouve à droite la petite île et la baie d'Escombrera. C'est dans cette baie que stationnent les vaisseaux anglais et français qui sont devant la ville, et auxquels sont venus se joindre ces jours derniers deux navires des États-Unis, Wabash et Wachusetts, et quatre italiens, Roma, Venezia, San-Martino et Authion. Là se trouvent également les bâtiments Almansa et la Vitoria, capturés sur les insurgés qui ont menacé d'ouvrir le feu sur la flotte anglaise si le commandant de celle-ci faisait mine de sortir lesdits bâtiments de la baie pour les livrer au gouvernement de Madrid. La frégate cuirassée la Numancia, dont je vous envoie un croquis, et qui est au pouvoir des insurgés, stationne même à l'entrée du port, se tenant avec le Mendez et le Fernando catolico, également aux insurgés, prête à parer à toutes les éventualités.

Après avoir franchi le canal, protégé, comme nous l'avons dit, on entre dans le port, à l'extrémité duquel est située, devant la face du môle, une batterie de vingt et un canons. A l'extrémité gauche, au coin, est l'arsenal, qui, indépendamment de ses trois bassins à écluses, possède un bassin à flot en fer, de 325 pieds de long sur 105 de large et capable de recevoir un navire d'un tirant d'eau de 27 pieds. La moitié occidentale de Carthagène est occupée par cet arsenal. Près de là sont les Presidiarios (bagnes). Du côté opposé, c'est-à-dire à l'est, se trouvent le faubourg de Sainte-Lucie, qui renferme le lazaret, et le polygone de la marine. Entre ce faubourg et l'arsenal, et derrière le môle, s'étend la ville qui possède six places, parmi lesquelles celle de la Merced, de forme carrée, entourée de beaux édifices et ornée d'une belle fontaine; et plusieurs monuments remarquables, entre autres l'ancienne cathédrale, aujourd'hui en ruines, et qui date des premiers siècles de l'ère chrétienne, et l'église de Santa Maria de Gracia. Carthagène est entourée de solides fortifications consistant dans une enceinte en pierres de taille, flanquée de bastions dont les feux croisés protègent la place, qui est encore défendue, outre les forts dont nous avons parlé, par la batterie de la Ensenanza et le château del Cabezo de los Moros, placés l'une au-dessous, l'autre au-dessus du faubourg de Sainte-Lucie. On voit, par ce que nous venons de dire, que, soit comme port, soit comme forteresse, Carthagène est une place importante.

A ces moyens naturels de défense, il faut encore ajouter, pour se faire une juste idée de la résistance que peuvent opposer les insurgés, les ressources dont ils disposent. Ils sont au nombre de 5,000 à 6,000, et la poudre ne leur manque pas. Dans un seul quartier, ils en ont plus de 4,000 quintaux, et 300 canons garnissent les forts et les murailles. De plus, ils paraissent disposés à se défendre énergiquement, c'est du moins ce que j'ai cru voir et reconnaître à certains actes, lors de mon passage à Carthagène. Exemple: Un ancien facteur de la poste, qui commande l'un des forts, ayant un jour assemblé ses hommes, invita à sortir des rangs tous ceux qui ne seraient pas décidés à se faire sauter avec lui dans le cas où le fort serait pris. Sept individus seulement sortirent des rangs; il les renvoya, se reposant désormais sur la résolution des autres. Par cela, jugez de leurs dispositions!

Toutefois, il ne faudrait pas s'exagérer la force des insurgés. Ils ont en eux-mêmes des germes de faiblesse qui les feraient infailliblement périr, quand même le général Campos ne camperait pas sous leurs murs. C'est d'abord l'ignorance crasse de leurs officiers de hasard et de raccroc, et leur vantardise, plus grande encore que celle de leur chef Contreras, qui, quelques jours après l'arrivée du général Campos devant Carthagène, lui envoyait un télescope pour lui permettre de mieux observer ce qui se passait dans la ville. C'est ensuite le manque d'unité de commandement. Le ministère insurrectionnel ne s'entend nullement avec la junte de salut public. De là des ordres contradictoires. Contreras est bien nominalement commandant en chef, mais plus d'une fois il est obligé de baisser pavillon devant un ancien propriétaire campagnard, que son enthousiasme pour la République a fait nommer député, M. Galvez, qui lui-même se prend de temps en temps aux cheveux avec les ministres de la guerre et de la marine. Ce sont enfin les dissidences intestines des révoltés, qui accusent plusieurs de leurs chefs de vouloir livrer la place aux carlistes, accusation assez vraisemblable, si l'on songe que de nombreux agents de don Carlos ont été trouvés déjà parmi les insurgés arrêtés à Séville, à Valence et à Malaga. A toutes ces causes de ruine si l'on ajoute la disette qui commence à sévir dans la ville par suite du blocus, et le bombardement qui viendra à son heure, il n'y a pas à douter que dans un temps très-court Carthagène ne soit rentrée dans le giron du gouvernement. Et ce ne sera pas trop tôt, car d'un autre côté, au nord, le danger devient pressant.

Les carlistes ont profité de l'insurrection séparatiste qu'ils ont sans doute provoquée, et il n'est que temps de leur faire une guerre sérieuse. Leurs bandes se sont renforcées; de tous côtés on signale leur mouvement en avant. Ces bandes, passant d'une province dans l'autre, sont entrées successivement dans celles de Tarragone, de Téruel et de Castillou. Elles sont maintenant dans celle de Valence, à une quarantaine de kilomètres de cette ville.