Le grand-duc Constantin, entré dans Paris depuis quelques heures, ne s'était pas mêlé à l'état-major général. Placé sur un des bas-côtés du boulevard, il regardait le défilé et causait avec quelques étrangers, lorsque M. Sosthènes de La Rochefoucauld,--dont la famille, ruinée par la Révolution, avait été comblée des bienfaits de l'Empereur, qui s'était empressé de lui restituer tous ses biens non vendus,--s'approcha du grand-duc et lui adressa quelques mots que ce dernier accueillit avec une froideur marquée. M. Sosthènes parut insister; un geste de hauteur dédaigneuse, accompagné de ces paroles prononcées assez haut: «Cela ne me regarde pas!» mit fin à l'incident. Voici ce qui se passait:
Lorsque la tête de la colonne alliée était arrivée en face de la rue de la Paix, quelques-uns des cavaliers royalistes qui la précédaient, voyant les regards des souverains se diriger curieusement vers la colonne de la place Vendôme, avaient eu aussitôt la pensée de fêter l'entrée triomphale de l'ennemi, en abattant, sous ses yeux, et pendant le défilé de ses masses sur les boulevards, la statue placée au sommet de ce monument. MM. Sosthènes de La Rochefoucauld et de Maubreuil, entre autres, suivis par un groupe de leurs compagnons, s'étaient immédiatement détachés du cortège et mis en devoir de faire tomber Napoléon de son glorieux piédestal. Des cordes avaient été placées au cou de la statue, et MM. Maubreuil, Sosthènes, ainsi que leurs amis, se faisant aider par quelques misérables auxquels ils jetaient quelques pièces de cinq francs, s'étaient eux-mêmes attelés aux cordes; mais c'est à peine s'ils étaient parvenus à les tenir tendues. Ils avaient alors eu recours à leurs montures. Les chevaux, parmi lesquels figurait celui de M. de Maubreuil, ayant la croix de la Légion d'honneur de son cavalier suspendue à la queue, n'avaient pas fait mieux que les hommes. Ce peu de succès fut attribué à l'insuffisance des forces dont on pouvait disposer. M. Sosthènes de la Rochefoucauld se chargea d'aller demander du renfort aux chefs de l'armée alliée. Il s'adressa au grand-duc Constantin. Nous venons de dire l'impression que produisit son indigne requête, même sur ce Tartare.......
Pour compléter la relation, il nous suffira d'y ajouter ce passage de M. Nettement:
.... Toute la satisfaction que l'on put donner à la passion du moment, ce fut de briser dans la main de la statue une figurine de la Victoire A l'aide d'une échelle placée dans la galerie au-dessus du chapiteau, et qui avait servi à ceux qui avaient cherché à détacher la statue à coups de marteaux, un homme monta sur l'acrotérium, puis sur les épaules de la statue, fit entendre le cri de «Vive le Roi»! et déploya le drapeau blanc. Ce fut la fin de cette espèce d'émeute; la nuit qui commençait à tomber dispersa la foule................
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Le de Maubreuil, futur marquis d'Orvault, dont il est ci-dessus question, n'est autre que cet aventurier politique qui, quelques semaines plus tard, se prétendra chargé par M. de Talleyrand de la triple mission:--1º d'assassiner Napoléon, ses frères Joseph et Jérôme; 2° d'enlever le roi de Rome; 3° de saisir les diamants et trésors de l'ex-reine de Westphalie, Catherine, femme de Jérôme. Et de fait, la réalité de cette mission ne semble pas dénuée de toute vraisemblance. Toujours est-il que notre homme se contenta d'exécuter, avec l'aide des soldats du gouvernement provisoire, la partie la moins périlleuse et la plus lucrative du programme. Le 20 avril 1814, il arrêtait, sur la grand'route, la reine Catherine, enlevait toutes ses caisses et les expédiait sur Paris. L'empereur de Russie, indigné du procédé, voulut tout restituer à la souveraine déchue; mais il se trouva manquer, dans les coffres, quatre-vingt mille francs d'or, sur lesquels il fut impossible de remettre la main.
Après des fortunes diverses,--prison, fuite, exil, etc,--le marquis d'Orvault se fit condamner, en 1827, à cinq ans de réclusion et dix ans de surveillance pour avoir «souffleté et renversé», en pleine basilique de Saint-Denis, le prince de Bénévent, cause première,--disait-il,--de tous ses malheurs.
De Maubreuil, qui fit ses premières armes à la cour du roi dont il devait dévaliser la femme, avait pris part à la campagne d'Espagne, dans la division du général Lasalle, comme capitaine de la cavalerie westphalienne. C'est là qu'il avait gagné sa croix de chevalier. Ruiné, plus tard, dans une entreprise des fournitures de l'armée de Catalogne, il avait un instant compté se refaire avec l'approvisionnement de Barcelone, qui promettait de beaux bénéfices et qu'on lui offrait. Déjà le ministre de l'administration de la guerre avait signé le traité; Napoléon refusa de le ratifier. D'où la haine du marquis.
Cet étrange personnage, qui n'avait que trente-deux ans en 1814, est mort en 1855.
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