La tentative des deux jeunes gens a piteusement échoué. Mais n'importe. L'idée est semée. Elle portera ses fruits. Déjà quelques zélateurs, jaloux d'avoir été devancés dans la conception d'un acte qui prouve un si pur royalisme, s'ingénient pour croquer le marron que d'autres ont, non sans se brûler les doigts, tiré du feu. L'incident de la place Vendôme est à l'ordre du jour. On en cause partout. Quelqu'un vient à parler incidemment de Launay, le fondeur. M. de Montbadon,--un des soixante-six membres du fameux comité royaliste de la rue de l'Échiquier, nº 36,--s'empare du nom: «C'est cet homme, se dit-il, qui a mis la statue en place; c'est lui qui, seul, peut la descendre.» Or, voilà dès le 3 avril M. de Montbadon relançant Launay de tous côtés. Celui-ci se récuse de son mieux. Mais M. de Montbadon tient à son projet. Et le lendemain, au matin, le gentilhomme apporte à l'industriel un ordre formel émanant de «l'autorité supérieure». Launay l'examine. Il n'y est pas nominativement désigné; par conséquent, il n'en tiendra pas compte. Montbadon le pousse dans une voiture qui les conduit chez un officier général, M. Charles de Geslin, rue Taitbout. Là des pourparlers s'engagent. M. de Geslin est très-roide; Launay très-ferme, bien que tremblant. N'a-t-on pas parlé de le fusiller, tout bonnement, s'il résiste plus longtemps? Notre pauvre fondeur tient bon néanmoins. Il ne fera ce qu'on lui demande que contraint par la force, et encore «avec tout le respect dû au malheur». Dans tous les cas, il veut être bien en règle. Il lui faut un acte constatant la violence à laquelle il obéit. Qu'à cela ne tienne! Et M. de Montbadon l'entraîne à l'état-major de l'empereur de Russie. Immédiatement on lui remet l'injonction officielle dont ci-dessous copie:

En exécution de l'autorisation donnée par nous à M. de Montbadon de faire descendre à ses frais la statue de Bonaparte, et sur la déclaration de M. de Montbadon que M. Launay, demeurant à Paris, nº 6, place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, et auteur de la fonte des bronzes du monument de la colonne, est seul capable de faire réussir la descente de cette statue, ordonnons audit M. Launay, sous peine d'exécution militaire, de procéder sur le champ à ladite opération, qui devra être terminée mercredi 6 avril, à minuit.

Au quartier général de la place, ce 4 avril 1814.

Le colonel aide de camp de S. M. l'Empereur de Russie,

Commandant, de la place (de Paris),

Signé: De Rochechouart.

Comment ne pas se rendre? Il cherche néanmoins une dernière échappatoire ou un nouveau répondant. Si le brillant ex-officier d'ordonnance de l'empereur des Français n'a pas craint de risquer pareil ordre, peut-être l'ancien conseiller au parlement, devenu, sous Napoléon, procureur-général, puis baron de l'empire, puis préfet de police, n'osera pas le contre-signer. Launay court à la préfecture, force les consignes, traverse la cohue des personnages de marque qui se sont entassés là et, montrant l'ordre au préfet:--«Que faut-il faire?» Mais le fonctionnaire, sans plus s'émouvoir, écrit au haut de la pièce:

A exécuter sur le champ.

Signé: Pasquier.

Il fallait bien cette fois en prendre son parti. Quand Launay revint sur la place Vendôme, il remarqua que la garde nationale qui, quelques instants auparavant, faisait encore le service du monument, venait d'être remplacée par des soldats russes!